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C’est lundi, il pleut. En temps normal, ce serait déjà la déprime. Là encore plus : cela va désormais emmerder un grand nombre de devoir sortir le chien. Lui, cela fait deux semaines qu’il se voit refléter comme la prunelle de vos yeux, il a pris l’habitude de se sentir désiré. Il a bien cerné l’excitation que certains ont désormais à le sortir quand auparavant il se faisait rouspéter si sa crotte était trop liquide pour le sachet. Ben oui, mais imaginez-vous si quelqu’un vous accompagnait pour aller aux WC et vous regardait avec insistance pour que vous vous pressiez ! Inévitablement, on chie un peu mou. Pas d’inquiétude, cette position ne pourra plus jamais nous arriver en tant qu’humains. Plus de retraite et comme on devra travailler plus de 60 heures dès la reprise, nous ne sommes pas prêts de voir des EPHAD et allons crever avant que nos enfants doivent nous regarder déféquer sur le trône. En ce premier jour de la semaine, je pense donc à tous ces animaux qui se sentent comme un amoureux éconduit du jour au lendemain. Sans que son comportement ne varie ni sa beauté intérieure : nous ne sommes plus ceux et celles qui comptent. Alors par générosité canine, nous parlerons aujourd’hui d’un genre cinématographique très prisé : les films canins.

Les films avec des animaux, cela m’a toujours fasciné. Mais probablement car j’ai toujours vécu en centre-ville et avec une mère allergique à tout type de poils (pas de blague sur les mamans. Il y a des règles dans l’humour. On peut se moquer à l’infini de soi-même et de son groupe d’appartenance, mais pas de celle qui nous a donné vie. Mais pourquoi le spectacle de Florence Foresti Mother Fucker est aussi peu drôle alors ?). Donc inévitablement, je n’ai jamais pu avoir la chance de me balader fièrement à six ans avec mon fidèle destrier. De raconter mes exploits à l’école avec mon meilleur ami avec un collier anti-puces. Il y avait certes le chien de mon père que mes grands-parents gardaient. Mais il était pas comme dans les films. C’est là que j’ai compris la magie du cinéma. En même temps, j’ai une théorie (en vrai j’en ai plein, vous devez commencer à vous en rendre compte) qui dit que notre appellation dicte notre conduite. Si vous appelez votre enfant Crystal, je crains qu’elle ne fasse de mauvais choix dans sa vie. Lui se prénommait Woodstock. En toute logique, il se comportait comme un hippie qui ne pensait qu’à sa pomme et n’en avait rien à foutre du monde extérieur mais était très drôle. Comme les gens qui ont connu Mai 1968, pensant avoir déjà vécu et permis une révolution, croient pouvoir présentement sortir dehors comme bon leur semble ou gueuler de leur jardins immenses de sociaux-traîtres sur l’inaction des jeunes. Woodstock ne sauvait pas les gens.  Lui, son hobby, c’était plutôt de manger un jambon entier si vous le laissiez sur la table, de dévorer tout le chocolat qu’il pouvait car visiblement cela donne l’effet du LSD pour les chiens et d’avoir des trips d’enfer. Un chien qui a vécu sa meilleure vie, totalement sous drogue, arpentant les rues du Fort Bloqué pour aller se battre avec de très gros chiens. Mais nous n’avons pas sauvé grand monde de la noyade ou vécu des aventures sur des radeaux : non Woodstock n’était pas Beethoven et n’était pas un chien de cinéma. Pas de maquillage pour lui ni de vie de star. Il courait après des bâtons et ne pouvait pas être promené sans laisse sous peine de le perdre. Il a fini son existence en se pissant dessus et a dû porter une couche. Mais n’est-ce pas tout le propos du cinéma : de nous mentir en nous balançant continuellement uniquement le glamour au visage. Woodstock m’a permis de comprendre la vie sous les paillettes.

Alors, même si je l’aimais énormément, je jalousais un peu tous ses chiens stars de cinéma. Tout le danger de ce média, où l’on se dit que son amoureux ne vaut tout de même pas Tom Hanks. Ben oui, nous aussi sommes des hommes banals. Mais lui a la classe de l’homme simple et rassurant quand on apparaît juste chiant. Pourquoi Tom Hanks apparaît aux yeux de toutes (et même des sirènes dans Splash) comme l’homme parfait car comme tout le monde et lorsqu’on s’applique à être bien banal dans la vie de tous les jours ce ne sont que reproches. Probablement car on ne voit jamais Tom glander en slip sur son canapé cela étant. Pour les chiens, c’est idem niveau du mensonge. J’ai bien regardé tous les Beethoven (enfin ceux sortis au cinéma, après je me suis arrêté aux bandes-annonces), mais il suffit de lire les titres pour se rendre qu’on ne nous a jamais livré les bons chiens. J’entends les campagnes d’adoption (et si vous voulez un animal pour embellir votre vie, pensez à la SPA), mais Beethoven lui s’est donc échappé de l’animalerie à la suite d’un cambriolage, est poursuivi par un vétérinaire mafieux et va vivre des aventures comme retrouver un trésor (le 5e film), sauver Noël puis retrouver un autre trésor mais de pirate cette fois-ci et enfin devient la vedette d’un film (dans le film donc). Ne faites pas le comparatif avec vos aventures vécues avec votre animal, ce serait forcément une immense déception. Sa vie de chien est bien plus incroyable que la vôtre. Tout le souci de Beethoven est que cela restait relativement réaliste (la seule incohérence est le point de départ : aucun parent n’aime assez ses enfants pour accepter de recueillir un Saint-Bernard de 120 kilos qui, par on ne sait quel miracle, se retrouve dans votre jardin). On se retrouvait donc à jalouser cet animal, la famille qui l’accueillait, la société américaine. Il est le meilleur ami de l’homme, des enfants de vos voisins. On nous vend de l’exceptionnel, de la simplicité d’un animal lambda qui embellirait votre vie en rendant toutes ses aventures ordinaires.

Il y avait donc la solution de se projeter dans des sagas qui pourraient contenter notre besoin d’affection mais seraient tellement irréalistes qu’on ne se verrait pas jalouser ce qu’on voit sur l’écran (je suis en train de décrire le principe d’un film pornographique à la réflexion). Il y eut plusieurs sous-catégorie là-dedans : le genre enquête avec Turner et Hooch. Tom Hanks, qui est toujours mieux que nous tous, enquête avec son fidèle équipier. Il recueille en réalité le chien d’un ami tué par des criminels et, en mettant sa vie sens dessus dessous, va l’aider à résoudre le crime. Objectivement, quand votre chien vous mange vos culottes ou chaussures, cela ne vous permet pas de résoudre vos soucis actuels. Alors arrêter les méchants, n’y comptez pas. D’autant plus que, pour ma part, les chiens policiers ne m’ont toujours été présentés uniquement que comme des balances permettant de trouver votre herbe dans vos bagages. À quel moment on a décidé d’utiliser leur flair à si mauvais escient ? Ils ne sont pas réunis en syndicat de chiens ? S’ils laissaient tous les adultes fumer, ceux-ci auraient tout le temps faim et donneraient plus de sucreries à leurs animaux. CQFD.  Autre astuce pour pouvoir projeter votre manque sans que la réalité ne vous rattrape : L’incroyable voyage. Là les chiens parlent à l’écran via le même tour de passe-passe que dans Allo Maman ici bébé. On se rend vite compte que l’on est bien content de ne pas devoir supporter cela. Ces films sont les traductions littérales de leurs aboiements ou pleurs pour nous rabaisser. Le sous-texte est que si l’on se donnait du mal à réellement comprendre nos bêtes, on pourrait vivre des aventures extraordinaires. Mais comme nous n’avons pas pris « chien » en seconde langue en 4e, nous sommes bloqués dans deux mondes différents. Ils sont condamnés à vivre l’exceptionnel sans nous et à nous livrer que le bassement ordinaire. Mais c’est car nous ne faisons aucun effort. Ces interlignes sont aussi possibles dans Babe, ou c’est un cochon qui arrive à expliquer aux enfants spectateurs la cruauté de l’abattage et de l’industrialisation de la nourriture. À quel point notre société est malade pour que ce soit un film avec un porc qui soit la porte d’entée la plus intéressante pour les gens de mon âge vers la réflexion sur notre consommation de viande ? 

Pour les plus sportifs d’entre nous qui avaient encore un espoir de rédemption par la sueur, il y avait un crossover intéressant : la série des Air Bud. À chaque film correspondait un sport et autant vous dire que Bud nous mettait la pâtée dans chacun. Basket, volley-ball, baseball, foot. Rien qu’à regarder les affiches on se rend compte qu’en cinq films Bud va fonder une famille et constituer une équipe de soccer avec les chiots, va réussir à dunker, devenir pote avec un raton laveur comme coéquipier et surmonter leurs différences pour en faire une force et draguer des joueuses de Beach Volley.

M’est avis qu’il va subir la malédiction Lance Armstrong : va pas nous faire croire que l’on peut se relever d’un cancer, se marier avec Sheryl Crow et apparaître comme un saint, tu es forcément chargé Bud. Prenez 30 secondes et réfléchissez à votre vie ces cinq dernières années. Oui quand vous aviez encore le droit de sortir, vous n’avez pas accompli le quart de ce que Bud  a réussi. Évidemment, Hollywood ne pouvait s’arrêter là dans votre mise au pilori. Après cette première saga autour du sport, Buddy continue son exploitation et vit des aventures merveilleuses armé de ses Buddies (c’est ainsi qu’il appelle ses enfants, ne vous emmerdez pas à leur donner un nom, vous déclinez juste votre prénom. Les Jocelynos, sacré nom de gang, je vais peut-être commencer à offrir mon sperme). Ainsi ils sauvent Noël (visiblement un trait commun aux chiens de cinéma, dans la vraie vie ils mangent juste les paquets de cadeaux et nous permettent de classer les gens en deux catégories. Les gens qui offrent des cadeaux à leurs animaux et les sans-cœurs), retrouvent le trésor en Égypte de Chaopâtre (là je vous fais pas un dessin sur à qui ils font référence), vont sans aucun doute dans l’espace. Ils n’ont pas poussé le vice à bout de souffle et à pratiquer le crossover comme dans les films d’horreur (du type Freddy Vs Jason), mais Bud décline à l’infini votre dépression quand vous vous rendez compte qu’alors que vous êtes doué de parole et savez marcher sur vos deux jambes, votre vie est bien plus barbante que la sienne. Imaginez si les chiens apprenaient à se mettre debout : nul doute qu’ils seraient plus efficaces que le 102e dalmatien Édouard Philippe (cette blague sur sa décoloration de barbe n’est pas de moi, mais de membres du gouvernement qui, visiblement, sont sur le pied de guerre).

C’est peut-être là tout le sentiment paradoxal du cinéma canin. On adopte un animal pour avoir de la compagnie et apprendre l’un de l’autre en termes de fidélité. On sait que si l’on ne peut pas forcément compter sur son alter ego humain, au moins lui ne nous décevra jamais (certainement car on ne couche pas avec son chien, cela facilite. Quoique nous avons tous dans nos souvenirs ces légendes urbains de gens dans le collège qui ont branlé leur chien ou étalé de la pâte sur leur testicules pour un massage vigoureux de la langue du sus-mentionné). En réalité, une vie heureuse avec un chien est somme toute très banale. Et c’est ce que l’on recherche : une certaine assurance que rien ne change et qu’il sera toujours là. Un ami de vie, qui nous aidera à traverser les turpitudes de celle-ci. Et là un film va conter au mieux ce sentiment. La boucle est sans fin, après une occurrence dans un article sur deux, elle revient : Jennifer Aniston est dans ce film (y a peut-être un sens qu’on trouvera après confinement à tous mes articles). Avec un de mes acteurs préférés au nez cassé, Owen Wilson. Marley et moi est un très bon film. Pas en tant que film animal, non c’est une œuvre qui vous fera pleurer. Que vous ayez ou pas eu un chien. Car le film traite précisément de l’importance qu’un toutou peut avoir dans nos existences, sans que celui-ci n’ait à revêtir le costume de pompier ou d’aller sur la lune. Marley rentre dans la vie de ce couple pour les préparer à se projeter dans une vie de famille et va leur apprendre le sens des vrais choses. Ce film traite de la difficulté à faire perdurer un couple, à la complexité de se projeter avec des enfants et la pression sociétale à ce sujet, la dépression post-partum, l’attachement et la nécessité de devoir souffrir quand on accepte d’aimer et des petites joies du quotidien. C’est un film sur la vie banale et comme des milliers de parties de bonheur sont disséminées quand on prend le temps de bien le regarder. Il vous fera pleurer et vous donnera envie d’avoir un chien mais pour les bonnes raisons. Pas pour cocher une case sur une attestation mais car il complètera votre famille. Que vous l’aimerez, l’engueulerez, passerez des journées allongés avec lui sur le canapé à ne rien faire et vous rappeler avec émotion de la fois où il a mangé un gigot en entier. Woodstock, tu fus un sacré bon chien.

À demain pour de nouvelles aventures. Mais certainement pas sur les films autour des chats. N’adoptez pas de chats, ils ne sont là que pour les croquettes et ne vivent que pour leur propre intérêt. Le chat est-il un animal de droite ?

Jocelyn Borde