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Voyage de connaissance (avec Mr. Moustache) - SURVI
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— SEXITᚏ JOUR 32

Voyage de connaissance (avec Mr. Moustache)

By 17 avril 2020 No Comments
Résumé de Sexit 1

 

Mikaëlla, banquière de 32 ans est confinée avec son mari M. et leurs 3 enfants. Guérie du Covid-19, elle a retrouvé le goût et l’odorat et se découvre en manque de sexe et de ses amant.e.s. 

 

Sexit 2 – 17 avril, 11h30

Je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire à la maison : trop d’yeux épieurs-par-dessus-l’épaule. La douceur est revenue, les corps pâles et soudain dépliés des voisin.e.s flottent autour du Carrefour Market en tentant de se distancier. Je croise notre ancienne voisine qui a déménagé à deux pas de chez nous, une jeune aimante-des-femmes, propre-sur-elle et drôle comme je les aime. Cinglante et solaire comme à son habitude, elle apostrophe avec sa voix de geai les passants de sous son masque. Son masque est bricolé avec un filtre à café sur lequel est dessinée la bouche de Betty Boop juste en dessous de la vraie moustache qu’elle arbore fièrement depuis 6 mois maintenant. Au début c’était assez déstabilisant, mais je suis tombée folle amoureuse de ces poils assumés sur son visage délicat, un rappel de notre grande ambiguïté. Moustache. Christophe et sa moustache est là dans l’interstice de notre simulacre de conversation.

Justement, hier je pensais à Mr. Moustache le soir en couchant les enfants (c’était mon tour hier). Je lisais une aventure d’un petit chien qu’on appelle Moustache. Il fait plein de conneries et les enfants rien, même la grande. Comme c’était la vingtième fois que je lisais cette histoire, je me suis mise à penser à l’autre Mr. Moustache, un.e de mes amant.e.s, sans vraiment faire attention. On échange ces derniers temps par txt. Il est coincé seul près d’Avignon. Il devait aller écrire là-bas. Mr. Moustache n’est pas celui de mes amants que je vois le plus souvent. C’est un écrivain-voyageur, enfin surtout voyageur. Il part six mois par an faire des expériences d’Ayahuasca au Pérou avec un Chaman-vrai-de-vrai. Il est tombé dedans. Quand il revient en France, Mr. Moustache relate ses aventures, stylo bic sur des petits carnets. Un jour, j’ai trouvé un de ses carnets dans la rue. Mr Moustache est assez organisé et ses carnets contiennent son adresse mail. Je lui ai écrit. Il m’a répondu seulement quelques semaines plus tard car il était parti pour une de ses cérémonies et n’avait pas remarqué la perte du carnet. J’ai aimé ce qu’il m’a écrit, simple et étrange. Je lui ai renvoyé son carnet par la poste. Je lui ai demandé de ne pas me renvoyer de lettre mais nous avons conversé longtemps par mail sans qu’il cherche à me voir. Un matin je vais chez le médecin pour me faire porter pâle à la banque et je me rends devant l’immeuble dont j’ai l’adresse pour Mr. Moustache. J’étudie les boîtes-aux-lettres, je trouve le bon étage (élevé). Je monte par les escaliers de secours pour être sûre de ne rencontrer personne. J’arrive au 10ème. Dans ce grand couloir à néons, toutes les portes se ressemblent. Je voudrais bien écrire que j’ai fermé les yeux et que j’ai trouvé d’instinct la bonne porte mais ça ne s’est pas passé comme ça. Pas du tout. Bon, je me suis retrouvée chez lui. Et il s’est passé ce qui se passe quand on se revoit, tous les six mois à peu près.

Il est en train d’écrire, il range ses carnets gonflés d’encre dans le tiroir du bureau, sort sa pipe de chaman de l’autre tiroir et me regarde en préparant son tabac. Il me dévisage sans rien dire et ça me plaît. Ses yeux mélancoliques m’avalent. Ce regard si brut me fige d’abord, puis, la sidération passée (à chaque fois c’est pareil), je change d’état. Je ne suis pas son objet, mais un sujet. Mon bas-ventre se retourne, je deviens ruissellement. Il me dit que je n’ai pas besoin de prendre d’Ayahuasca, que c’est naturel chez moi. Quand il me regarde, mes yeux se détachent de mon corps et vont se loger vers le plafond de sa petite piaule d’écrivain. Depuis là-haut, je vois un (mon) corps, qui, depuis son sexe, fond, fluide . Une innondation  pieuvre. Mon sexe devient le cerveau. Toujours planquée là-haut, je vois mon corps- que je trouve magnifique- foncer vers Mr. Moustache impassible mais dur, toujours dur. Je vois d’en haut, mais je sens mon corps liquéfié vibrer. Ma vision devient double, triple et rejoint maintenant cette vibration. Je suis juste vapeur, je pénètre dans ses yeux, j’explore les structures de son cortex, j’irrigue son cou, ses pectoraux musculeux, et je descends, je traverse ses mains, son pouce et ses doigts qui me touchent en même temps. Je suis en lui et pourtant je vibre par son regard seul qui me touche comme s’il était un – ou deux- doigts en moi.

Là, j’entends que j’ai fini l’histoire pour les enfants, le regard distant. Je suis une mauvaise maman ? Ils en réclament une autre. Je dis à M. de venir faire la suite parce que j’ai envie de faire pipi. Je file aux toilettes. J ‘allume le robinet d’eau du petit évier, auquel je colle mon entrejambe. Je bouge doucement contre l’émail froid et je me replonge dans cette douceur liquoreuse. Je revisite la piaule d’écrivain, le visage mélancolique de Mr. Moustache avec cette rangée de poils doux sous son nez aquilin. En pensée je recrée son odeur de vétiver âcre qui m’envahit quand il me regarde depuis son bureau. Je retourne dans ma transe ruisselante. Maintenant je ruisselle dans mes toilettes, confinée dans le confinement et dans mon rêve je suis revenue dans les vaisseaux de Mr. Moustache. Je virevolte dans ses doigts. De ses doigts, tout flux, je contamine son Bic, je deviens encre bleue, le stylo trace des lignes et c’est moi qui prends la forme des lettres qu’il pose sur ses carnets, contre le petit évier mon corps tremble, M. et les enfants rient très loin. Mr. Moustache referme son carnet et je suis là pour l’éternité sur cette page dans un carnet dans le tiroir de gauche de la petite piaule de l’écrivain-voyageur, Voyage de connaissance (avec Mr.Moustache).

Je reviens Lundi 20.

Mikaella S.

PS : Si vous vivez une situation similaire, écrivez-moi à survizine@gmail.com qui transmettra. Anonymat garanti.