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— VINCENT RAVALECᚏ JOUR 3

Un bon sujet #2

By 19 mars 2020 No Comments

Il n’y avait plus de Barilla n°5 au supermarché, et ça me faisait flipper. Car ce vide, au-delà de la déception d’imaginer une soirée triste et sans pâtes, induisait un autre type de raisonnement, d’où cette question affolante, anxiogène au possible, surgissait. Une question qu’on testait parfois, mais comme une hypothèse, comme une expérience de pensée : pouvait-on vaciller ? Sans Barilla N°5. Sans tous ces trucs qu’on se complaisait à trouver débiles, souvent à critiquer. « Ça craint quand même, ce consumérisme, cette folie de la rentabilité, l’industrialisation, la folie de l’argent, la croissance à tout crin. Quelle vie de fou ! » Mais s’ils n’étaient plus là -et pas que les choses profondes, essentielles, Proust, les tutoriels de physiques quantiques et les avancées éclairées de la civilisation, mais aussi ce qui allait avec : les vidéos de chats sur Internet, les embouteillages, le malaise d’être serré dans les transports, les conversations futiles, les soldes, les réseaux sociaux, la petitesse du quotidien- qu’allions-nous faire ? Car non, il ne s’agissait pas que d’un truc matériel, mais aussi d’une interrogation existentielle, substantielle, intime : qui étions-nous, finalement, sans Barilla N°5 ? Sans le bruit et l’odeur du métro. Sans la lumière des réverbères ! Putain, la lumière des réverbères. L’angoisse du noir. Qui savait encore ce qu’était la vie sans les lumières des réverbères. Sans lumières du tout une fois le soleil couché, les soirs sans lune et sans étoiles. Je l’avais fait une fois. J’étais resté dans une maison avec juste des bougies. Le monde devenait fantasmagorique. Peuplé d’ombres qui bougeaient comme des fantômes au moindre déplacement. Leurs grandes ailes mouvantes flottantes sur les murs de la cage d’escalier. « T’es vraiment certaine que les revenants, les spectres, les gibelins, ça n’existe pas ? » Personne n’avait plus l’habitude de cela. L’habitude de la Nuit. Bien sûr, ce n’était qu’une crise. Un soubresaut insignifiant. Les Fourmis avaient la Grippe. Et s’en inquiétaient. La Fourmilière était menacée. Est-ce que, sans lumière, des gouffres s’ouvraient ?  Pour nous engloutir ? Une faille sans forme ni contour. Et du coup, serions-nous encore nous ?  Je ? Quelque chose ? Où était-ce une dissolution. Avec les scènes de western apocalyptique juste avant. Mais on se reprenait. « Désolé, c’était juste une montée de panique. » Qu’on arrivait à maîtriser. Les Banques Centrales prenaient les choses en main. Les Bourses rebondissaient. Les taux à dix ans repartaient à la baisse. Finalement ce n’était pas si mal. On était content que tout ne s’effondre pas tout de suite. Mais était-ce bien sûr ? Un mail venait d’arriver. La Ville de Bordeaux ne serait peut-être pas en mesure de ramasser les poubelles plus d’une fois par semaine. Elle invitait les usagers à ne sortir leurs containers qu’au moment opportun.