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Rembobine ta K7 - SURVI
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Ouf, nous sommes peinards. Oui, c’est reporté. Non, l’allocution du Président de la République mais du vrai chef. Baba Hanouna a décidé d’annuler son émission de ce soir. Elle devait tourner autour des théories du complot liées au virus. Et, dans sa grande mansuétude, il a décidé que c’était peut-être pas le moment le plus opportun. Il est là le nouveau monde, quand Cyril prend une décision intelligible (bon, après, il a laissé la parole au chroniqueur Matthieu Delormeau demandant à tous les Français d’être patriotes et de commencer à dénoncer les voisins s’ils sortaient sans aucune preuve et c’est bon y en a marre de toujours parler de la guerre 39-45, c’est un peu has been). On va  certainement avoir besoin de pas mal d’intelligence collective pour sortir de tout ce merdier. Je ne vous parle pas de couture pour parer à la livraison de masques prévue uniquement fin juin, mais du drame de l’Éducation nationale. Une génération de lycéens qui vont recevoir leur bac peinard sans pouvoir se confronter à l’arbitraire de ce diplôme. Le bac ne te prépare pas à la vie via des connaissances. Non, il te soumet à l’injustice. Tu peux avoir eu 18 toute l’année, si cela se trouve tout sera effacé parce que tu n’as rien compris aux sujets. Et c’est la seule leçon à retenir, on te prépare durant trois années pour ce moment. Une phrase de mon père (vous allez y avoir le droit à chaque article, la source est inépuisable) à des amis révisant avec moi le bac dans le jardin : « vous stressez pas trop, le bac est comme la vie : injuste ». Autant dire que nous étions parés pour l’aventure. Après les épreuves, il y a toujours également le traditionnel « il y a eu une erreur dans l’énoncé, je vais signer la pétition en ligne pour que ce soit annulé ». On a désormais la réponse à comment un diplôme de ce type peut être annulé : il faut manger des chauves-souris, ne pas bien la digérer et que tout un gouvernement commence à réviser seulement une fois que l’épreuve est commencé. Durant mes épreuves dans un temps lointain, j’ai quant à moi eu la visite de canards, une invasion de fourmis (probablement à cause de la quantité massive de sucreries sur les tables de lycéens se demandant comment survivre à ces marathons de quatre heures de réflexion. Pas prêts pour les visios de trois heures les gaziers où, quand tu sors du cadre, on sait direct que soit tu as un enfant à engueuler soit tu ne peux plus te retenir). Des animaux bien moins efficaces qui n’ont entraîné que des suspensions temporaires. À défaut d’avoir écouté quelque chose en SVT, j’aurai appris au moins la dangerosité des espèces. Toute la société française dans son inégalité des chances me fut présentée et cette grande injustice me rend craintif quant à la suite. Comment opérer le futur de notre Nation sans ce coup de semence explicatif du désastre logique de nos vies adultes ?

Je m’en viens donc porter secours. Soyons objectifs : qu’est-ce qu’on apprend au lycée et qui nous sert réellement plus tard ? Peu importe ta spécialité, c’est le règne de la survie. Si en sortie de ton second trimestre de Terminale, tu sais rouler un trois feuilles et tu a compris que ce n’est pas nécessaire de reproduire le schéma de couple installé dès ta majorité, une partie de la Nation est sauvée. Si jamais il te manque des données, je m’en vais te donner quelques conseils. D’abord il faut être fier de ses goûts adolescents. Perso je n’en ai guère honte. Mais je porte des marinières et visiblement, après photo réalisée hier lors d’une visioconférence, j’ai eu un mail d’une personne me connaissant bien me singeant en «capitaine Haddock ». Alors, tel un vieux loup de mer, je m’en vais vous narrer quelques conseils indémodables. Tout redevient sur le devant de la scène de toute manière, il suffit de l’affirmer avec conviction, c’est le cycle de la vie. Pour la musique par exemple, tout le monde se moquait de mon baladeur K7. Alors que désormais c’est à la pointe du vintage calfeutré dans ton K-Way. On est quand même bien con dans le révisionnisme esthétique. À cette époque, j’étais simplement pragmatique, ce n’était pas une défiance à la technologie. Mieux valait une K7 que je pouvais rembobiner en cas de panne avec un crayon qu’un lecteur CD qui saute dès que la route n’était pas droite ou garnie de pavés. Vous croyez que j’habitais une ville de riches sans nid de poule ? Un lecteur CD portable, cela ne pouvait marcher que dans les communes où les conseils départementaux avaient décidé d’investir dans du goudron à la place des 26 ronds points consécutifs réglementaires aux sorties des villes. Je revêts ma prose lycéenne : le Che Guevara territorial.

Me jugez pas trop vite, je suis là pour aider, je sais que le concert des 25 ans de Tryo diffusé sur Facebook dans un Bercy vide fut un traumatisme pour les cœurs de bon nombre de lycéens (et un cauchemar pour bon nombre d’entre nous. Passés 30 ans, les ados nous caricaturent en boomers, mais Guizmo de Tryo lui serait encore crédible et sa voix a sens à leurs oreilles ? Ce qui voudrait dire que ce que je peux raconter a moins d’écho qu’une de leurs chansons. Comment voulez-vous que je survive à cela ?).

Il y avait quoi de beau sur ma K7 ? À l’époque, comme un grand nombre, j’étais énervé. Je ne sais pas pourquoi on est aussi furax quand on n’a pas de loyer à payer à cet âge. Dans ma vie adulte, j’ai croisé des rentiers, ils avaient l’air assez calmes, cela doit se calmer petit à petit. La réalité est de se rappeler que les goûts musicaux lycéens ne sont pas constitutifs de la suite et que rien n’est grave. Si vous payez des impôts et que vous lisez ce papier (déjà, bravo, vous êtes plus utiles à la société que bon nombre de grosses compagnies qui ont des avocats pour truquer le game), ne soyez pas effrayés par ce qui sort des chambres de votre enfant. À la limite, soyez effrayés si le drap de votre fils tient tout seul, la production nocturne est intensive et la lessive viendra bientôt à manquer. À dire vrai, rien n’est grave. Moi, j’aimais par exemple énormément le métal commercial de type neo. C’est-à-dire un truc de gros beauf ou des chanteurs américains portaient un bouc et la casquette à l’envers et rappaient mal sur des riffs accordés en (je vais pas faire genre je sais en quoi, j’ai jamais pris un seul cours de solfège) des horreurs sur les femmes. Qu’est-ce que j’ai appris de cette période ? Que ce que j’aimais en réalité c’était le rap sous sa forme la plus hargneuse et textuelle et que j’avais le droit de l’affirmer, même si durant les années 2000 c’était complexe à assumer. C’était moins évident de s’ambiancer sur des groupes qui voulaient à raison brûler la France que face à des loustics peroxydés qui nous apprenaient à appeler les femmes telles des papillons pour mieux leur casser les ailes. Si j’ai survécu à Crazy Town, je crois que vous pouvez supporter toutes les playlists actuels de vos lycéens. Étant devenu un citoyen approximativement respectable, tout espoir n’est pas perdu.

On a trop tendance à se moquer des goûts des adolescents. Leur littérature, leur coupe de cheveux, à mon époque nos baggys (là, le comité esthétique des parents avait peut-être raison. Je suis moins d’accord sur mon port de chemises à fleurs, même en décembre, qui était une véritable audace et témoignait d’une avance certaine sur l’inévitable réchauffement climatique). Pourtant bon nombre de propositions sont loin d’être futiles et quand elles font clairement le pont avec ce que ses créateurs ont réellement vécu sans sublimer les errances, elles en sont même importantes (placez un ado devant Breakfast Club, il vous remerciera toute sa vie de comprendre que nous ne sommes pas le cliché imposé que la société ou le lycée veut faire croire). Les groupes qui me faisaient rêver nous vendaient cependant une imagerie faussée de la vie des Amériques. Nous, on croyait comme des abrutis que le quotidien des personnages d’American Pie était véracité. Pas sur le fait de vouloir coucher, cela on se doutait bien que cela occupait la bande passante de 95% du cerveau des gens de 16 ans dans le monde (je crois que cela se maintient à hauteur de 80% au moins jusqu’à 50 ans, après on réfléchit entre l’effort à fournir et le bien-être d’une sieste). Non dans ces films, ils avaient tous des voitures, leurs fêtes rassemblaient au moins 120 personnes et une  gigantesque était donnée en leur honneur après l’obtention de l’équivalent du bac où ils y recevaient un 4×4 pour transporter leur planche de surf (c’est comme la crise du Coronavirus, eux la vivent encore plus intensément. Plus de morts, plus de déni, plus de stupidité présidentielle, ce qui n’est pas une mince affaire. Living the dream).

Dans mes souvenirs, nos partys comptabilisaient douze personnes dont la moitié s’était déjà galochée sous un préau, un risque de vomi pour au moins la majorité des présents et nos occupations consistaient à jeter dans le jardin les Cds de Tryo pour tous vouloir danser quand résonnaient nos hymnes, à savoir Muse ou les Red Hot (je pense que sans le vouloir, en l’espace de deux ans, j’ai plus écoulé le premier disque des Anglais et le Californication que quasi n’importe quel disque la suite de ma vie. Cela et Matmatah, mais je suis Breton, c’était visiblement, dans notre constitution, référencé comme l’hymne national). En réalité, comme pour la musique, on regardait simplement le pire de ce qui existait en teen-comedies. A l’instar de la musique, j’ai affiné par la suite mes goûts en termes de cinéma (la somme de ces articles en étant la plus belle preuve). Pour aller de pair avec la cruauté du bac, je vous conseille donc de regarder des œuvres parlant réellement de ce que l’on vit au cœur de cette période. Ou de vous préparer pour ce que va subir votre enfant. Il y a déjà la film le plus drôle au monde, Supergrave, et son pendant féminin très réussi Booksmart. De quoi ces films parlent : et bien que cela schlingue à fond d’avoir 16 ans. Littéralement car on croit que le déo Scorpio de Axe sent bon et également : on a pas d’argent, on comprend rien à la vie, personne ne nous respecte et on a peur de tout. Je ne sais au final pas pourquoi on est étonné de notre entrée dans le monde actif, nous sommes pourtant bien préparés à ramper. Ces lycéens et lycéennes de ces deux films vont à des fêtes totalement foirées, échouent à l’obtention de la seule denrée de première nécessité à savoir l’alcool, se rendent compte à quel point le plus gros des crétins pourra avoir une meilleure vie que la leur et que l’égalité des chances est une blague. La morale de tout cela est que les amis qui traversent cette tempête avec nous seront toujours là. Car objectivement qui avons-nous appelé depuis le début de cette crise ? Ce sont ceux qui ont connu l’acné concomitante qui peuvent comprendre notre stress actuel, on se retournera toujours vers ces fondations. C’est là toute la difficulté j’imagine du rôle de parents d’adolescent : les aider en leur rendant la vie suffisamment compliquée en concertation avec le lycée pour qu’ils aient besoin de se tourner auprès d’ami(e)s qu’ils garderont toute leur existence.

À demain pour le dernier jour avant la quille du week-end. Oui, si je ne suis plus au lycée, j’ai une fête à préparer. Par contre, on a vieilli ; désormais nos apéros se passent tous sur Skype.

Jocelyn Borde