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Quand la fac à Pékin devient une prison - SURVI
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— CONFINÉ CHEZ VOUSᚏ JOUR 42

Quand la fac à Pékin devient une prison

By 27 avril 2020 No Comments

3,9 milliards de personnes confinées, soit plus d’un être humain sur deux. J’ai décidé de vous emmener avec moi dans un petit tour du monde du confinement. De Washington à Chengdu en passant par Le Cap et Bagdad, comment appréhende-t-on la quarantaine ? Citoyens du monde, tenez-vous prêts ! J’irai me confiner chez vous.

Daniel : Quand la fac à Pékin devient une prison

Hier, au moment du dîner, ma copine et notre colocataire ont toutes les deux reçu un message sur Wechat. Le gouvernement chinois organise une distribution de masques pour les étudiants chinois au Canada. Gratis. Mais, en en discutant autour de la table, on arrive très vite à la même conclusion : pour accepter ce coup de pouce du gouvernement, il faut avant tout accepter de leur donner accès à certaines données personnelles. Cette histoire me rappelle mes copains de doctorat restés à Pékin et l’éternel débat autour de la « méthode chinoise » pour endiguer l’épidémie. Du coup, je me suis incrusté chez Daniel, mon voisin de palier sur le campus de la Communication University of China, à Pékin. Professeur d’université au Kenya, il s’intéresse actuellement à l’utilisation des réseaux sociaux chez les organisations terroristes pour obtenir le grade de docteur. À Pékin, ça fait quatre mois que le bougre n’a pas quitté le campus. Et c’est pas lui qui a décidé.

Il est vingt-deux heures quand Dani m’accueille dans sa piaule étudiante en marcel. « Ça commence à être dur », me dit-il d’entrée de jeu. Depuis mi-janvier et le début des vacances du Nouvel an chinois, mon pote n’a pas beaucoup eu l’occasion de quitter le dortoir. Au moment où l’épidémie se développe en Chine, la fac prend rapidement des mesures très strictes pour éviter que les étudiants ne se contaminent entre eux. « Un jour, on se réveille et on nous annonce qu’on n’a plus le droit de sortir du campus. » En Chine, les campus universitaires sont tous construits sur le même modèle : un espace fermé avec quatre portes aux quatre points cardinaux. À Pékin, les entrées et sorties par ces portes sont à la fois surveillées par des gardes, mais aussi par des portiques équipés de caméras à reconnaissance faciale. Avec ces mesures, il devient donc impossible pour les quelque cinquante étudiants étrangers restés dans les dortoirs de quitter le campus. « Ensuite, on nous dit qu’on n’a plus le droit de sortir dehors sans masque. Mais aucun de nous n’a de masque ! Il a fallu attendre qu’on nous en mette à disposition pour pouvoir sortir du bâtiment. » Comme les cantines et les commerces sur le campus sont fermés et les livreurs n’ont plus le droit d’entrer dans la fac, les étudiants viennent à manquer de nourriture. « On n’avait rien prévu. Certains n’avaient rien à manger », me dit Daniel. Finalement, l’université autorise quelques commerçants à venir vendre des fruits et légumes à la grille de la porte ouest. Mais pas question d’ouvrir pour autant, les échanges se font au travers d’une trappe.   

Vu d’ici, le confinement dans une université chinoise ressemble tout simplement à un séjour carcéral. La méthode chinoise, autoritaire et impartiale, soulève actuellement beaucoup de débats dans les médias. Il est vrai que la privation de libertés a de fait permis aux étudiants d’habiter dans un environnement protégé du virus. Mais quatre mois plus tard, alors que le reste de la société chinoise se remet en route, les portes de l’université sont toujours closes. « Personne ne sait quand ça va rouvrir, me confie Daniel. Deux fois par jour, les ayis (les dames qui s’occupent de la gestion du dortoir) viennent nous prendre la température et on doit émarger sur une feuille. » Les portes des chambres d’étudiants à l’étranger, dont la mienne, ont été scellées. Un couvre-feu a été instauré entre vingt-deux heures et sept heures. « On a le droit de sortir pour trente minutes seulement et on nous oblige à porter un écriteau qui indique notre nom et notre numéro étudiant autour du cou », rajoute Daniel.

En entendant la façon dont mes camarades de classe ont été pris au piège, je me suis senti chanceux d’avoir quitté le pays juste avant que la crise sanitaire ne se déclare. « Dans les premiers jours, j’ai essayé de rentrer au Kenya pour rejoindre ma femme et mes enfants, mais les billets d’avion étaient hors de prix », m’avoue Daniel, avec une certaine tristesse dans la voix. Mais tout de suite, son optimisme légendaire reprend le dessus. « Je les retrouverai plus tard. Pour l’instant, je suis dans l’endroit le plus safe au monde. Tu connais un autre pays où on te prend la température deux fois par jour ? » C’est pas faux non plus.

Grégoire Bienvenu