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— FLEUR BLEUEᚏ JOUR 36

Petits riens #9 : Le tiroir

By 21 avril 2020 No Comments

On a toutes et tous, oui, même vous, un tiroir des « on ne sait jamais ». Ma mère au langage si châtié utilise l’expression « tiroir à conneries » : c’est dire la mise au rebut du langage, l’appendice honteux de la maison bourgeoise ordonnée. Ce tiroir regorge de petits riens confits de culpabilité.

Le tiroir est là, on le sait. Quelque part dans le coin d’un buffet. À portée de la main encombrée qui cherche à se délester. À hauteur d’objet, c’est le premier cercle de l’enfer, celui des limbes – un état dans lequel il oscille entre le déchet et le désiré. Le voici relégué.

Ce tiroir n’est connu que de quelques initiés, il est le marqueur complice de l’intimité. Il contient la clé, la jaune, la menue, la grosse, celle dont on ne sait plus ce qu’elle ferme, ce qu’elle ouvre, les cohortes de piles qu’il faudrait tester, le bouton de nacre cousu à un carton, l’épingle à nourrice ouverte prête à piquer, le gant orphelin, le morceau de tissu, un ticket de musée, la notice multilingue d’un robot déjà jeté, une bille œuf de chat bleuté, les petits tournevis, le pinceau englué, des stylos qui rêveraient d’écrire, des papiers aux numéros griffonnés, une carte postale et l’autre de visite…

Sitôt qu’on l’ouvre, nous revoici plongés dans l’invasion sonore et trébuchante de la cohue coupable. Chacun cherche son sien : l’épingle son ourlet, le stylo son papier, le gant sa moitié et la notice son utilité. Il y a du Platon dans ce tiroir : toutes ces âmes de cuir, de plastique et de papier sont mues par le besoin viscéral d’être complétées. Et leurs suppliques nous sautent au visage, tout autant que la condition indécente de leur captivité. Bien sûr que nous pourrions trier mais nous n’avons pas le temps, pas maintenant, nous sommes pris par l’urgent, par l’important. Vous n’êtes pas dans les priorités ! Ce tiroir, c’est le vacarme du bric-à-brac, les clameurs du souk, les tapages du fourbi contenus dans un silence scellé. 

C’est là son illustre magie dans laquelle le petit rien surgit. Grâce à lui, refermé : tout est luxe, calme et volupté.

Céline Rousseau