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— FLEUR BLEUEᚏ JOUR 31

Petits riens #6 : Le pain grillé

By 16 avril 2020 No Comments

J’aime les petits riens qui sont tout à la fois le délice de l’oreille, du nez, de la bouche, de l’œil et de la main. Ils sont rares, précieux et familiers. Leur particularité les rend plus remarquables, ils sont pourtant peu remarqués. Injustice qu’il est temps de corriger.

Prenons le cas du pain grillé, la baguette fuselée que l’on tranche dans l’axe horizontal, puis dans un axe vertical. Le couteau de cuisine aurait glissé et celui à viande aurait déchiré, seul le couteau à pain mord avec clarté.

La croûte craquelée aux éclats dorés laisse apparaître une mie aérée et nuageuse. Qui n’a pas goûté au plaisir de rouler de petites boules blanches amidonnées entre les pulpes de ses doigts ? Qui n’a pas formé en fin de repas de petits tas de miettes sur la nappe blanche de son ennui ?

J’aime la gémellité des tartines irrémédiablement séparées. On remarquera la rigidité symétrique de certains gestes chirurgicaux. Les regards brumeux des matins difficiles découperont le pain sans équité ni soin. Il existe un snobisme de la tartine aussi sûrement qu’un dandysme du fromage.

Glissée dans l’antre grillagé du grille-pain, l’odeur est aussi têtue que celle du café. Cet arôme porte tout : le confort attendu de la chaise, la radio allumée, la lumière de la cuisine, la porte du placard, la plaquette de beurre, les pots de confiture dans la porte du frigo. Parfois, un petit parfum de brûlé accompagne une légère fumée bleutée : si le petit-déjeuner est une messe, nous tenons là son encens toasté.

Sitôt sorti, le couteau à bout rond racle la mie raidie pour étaler le beurre salé. Très vite, tout a disparu hormis une petite flaque dorée. Trempée dans la boisson chaude, essuyée le long du bol, la mie se gorge et s’alourdit. Une tartine, mille vies. Avant de la déguster, sachons reconnaître en elle ces moments cent fois répétés, toutes ces mémoires délicatement feuilletées.

Céline Rousseau