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— FLEUR BLEUEᚏ JOUR 28

Petits riens #4 : La cire

By 13 avril 2020 No Comments

Certains petits riens ont une saveur immuable, de ceux dont on dit « aussi loin que je m’en souvienne ». Ils ne sont pas sur le pont, soumis aux embruns et à la météo, ces petits riens sont en fond de cale, à l’abri, comme une précieuse cargaison.

L’odeur de la cire en fait partie. C’est l’odeur de la maison choyée, lustrée, briquée jusqu’à la poutre. C’est l’odeur de la poussière retirée, d’un morceau de tissu déchiré et d’un bidon de métal au bouchon mal vissé.

La cire exige du meuble qu’il soit nu : ni vernis, ni écorce, ni laque. Le bois brut exposé à la douleur de la brûlure, à l’auréole de l’eau, à la tâche, à la griffure. La cire, c’est la réparation, l’onguent de la branche coupée.

C’est aussi l’odeur de la caresse, celle qui passe délicieusement dans chaque pliure, sur le dos de la chaise, sur le pied fatigué de l’armoire, dans les coudes et recoins du buffet. On dit du bois négligé qu’il se grisaille, qu’il se rétracte et l’on parle même de son cœur asséché. Sitôt la cire déposée, elle est bue avec avidité. Ce n’est pas un geste ordinaire, sa magie fait renaître la carte des imaginaires : les dessins sinueux des veines comme autant de lacs, de rivières et de marais. La Terre du Milieu ainsi révélée au détour de notre buffet.

Imaginons nos corps fatigués et nus, nos cœurs assoiffés, nos âmes grisaillées et la caresse d’une huile, d’une sève appliquée d’un peu d’amour et de chiffon. Que dire de la joie, à voir à fleur de peau le parcours de nos veines bleutées ? La gratitude n’aurait pas d’écorce.

Céline Rousseau