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— FLEUR BLEUEᚏ JOUR 23

Petits riens #2 : La vaisselle

By 8 avril 2020 No Comments

Le confinement ne laisse pas l’esprit se détourner, à proprement parler. Je hais cette répétition de la tâche domestique, sa récurrence vaine, mais elle cache parfois un petit plaisir de rien, une menue joie. Soyez sûrs qu’on ne va pas s’en priver.

Prenons le cas têtu de la vaisselle.

Cette pile instable, graisseuse, débordante d’objets qui s’épanchent maladroitement sur les bords de l’évier… Les précieux ridicules, les pousseurs de fontes, les fonds cramés, les grandes gigues, les jambes de bois, les métallos crasseux, bref la cohorte des inadaptés, les recalés du lave-vaisselle. Pour les fortes têtes : « mettre à tremper ». En conséquence, une eau croupie, d’où surnagent des morceaux de pâte molle. Ce n’est plus un lavabo, c’est un marigot.

Cet empilement signe d’abord notre culpabilité. Nous avons nié l’évidence, nous avons repoussé l’obligation, nous avons procrastiné. Ces auges poisseuses sont la conséquence première de notre désorganisation. Certains nettoient, rangent et débarrassent selon la règle la plus éminente, la plus exaspérante qui soit : « au fur et à mesure ». Geste sûr, sourire et sopalin.

Le monticule de l’évier marque aussi la fin de l’utopie décorative : notre cuisine n’a plus l’épure stylée du magazine. Nous devons l’accepter : elle est encombrée, elle est souillée, elle est réalité. Nous voici vulgairement contraints à faire la plonge au sein d’un restaurant dont nous sommes tout à la fois le client, le serveur et le cuisinier. Service étoilé, qu’ils disaient.

Gâteau moelleux de l’éponge, sirop de savon, eau chaude à plein bouillon, une mousse délicate entre nos doigts. Nous avons mis la radio, entamons le rituel, une posture somme toute familière, un habitus debout. Nos jambes légèrement écartées, le petit rien surgit : mouvement circulaire, plaisir douillet des doigts glissés dans l’eau tiède, esprit vagabond, douce mélodie, la vaisselle abandonnée casseroles et crustacés aux premiers jours de l’été tous nos ennuis oubliés… Coup de torchon, gouttelettes essuyées, céramique immaculée. « Pour aujourd’hui, c’est fait. »

Céline Rousseau