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— CONFINÉ CHEZ VOUSᚏ JOUR 55

Paroles du bout du monde

By 10 mai 2020 No Comments

Mercredi 6 mai 2020, Vancouver

Alors ça y est, nous y voilà. Le grand jour, le saut dans l’inconnu. Le déconfinement.

Il y a trois mois, alors que je passais les vacances du Nouvel An chinois au Canada, on était bien loin de se douter qu’on en serait là aujourd’hui. Dans les médias on se désolait du mercato d’hiver qui n’avait rien donné, de l’émoji fondue qui avait été préféré à l’émoji raclette. On se foutait pas mal de cette drôle de grippe qui se développait dans le fin fond de la Chine. Et puis les choses se sont accélérées. Le virus est arrivé jusque chez nous et l’Europe s’est renfermée. La panique a même gagné les plus vaillants.

De mon côté, sur la côte ouest, pour tuer l’ennui et m’évader un peu, j’ai décidé de rendre visite à mes amis, eux aussi bloqués aux quatre coins du monde. Tous les jours, j’ai passé une heure au téléphone avec un proche pour que l’on parle de ce drôle de moment. De chacun de mes voyages, j’ai ramené des nouvelles, des histoires, des anecdotes, des confidences. Certaines sont si belles. D’autres sont affreuses. Quand j’ai commencé à écrire cette série d’articles, je n’avais aucune idée d’où j’allais mettre les pieds. Je n’aurais jamais pensé qu’on traînait encore en terrasse à Stockholm ou que mes copains à Pékin seraient retenus prisonniers dans l’université. En seize voyages sur six continents, j’ai découvert mille et une façons de répondre à la pandémie. J’ai vu des femmes et des hommes s’adapter pour survivre. J’ai vu de la détermination en Italie, de la solidarité au Sénégal, de l’organisation en Allemagne. J’ai rencontré l’insouciance américaine, l’épicurisme turque et la réussite islandaise. Mais ce que je retiens par-dessus tout, c’est l’espoir. L’espoir d’un monde meilleur. L’espoir que demain soit différent d’aujourd’hui. L’espoir qu’enfin les choses changent.

De cette crise, il n’en sortira aucun gagnant. Certains ont perdu des proches, d’autres ont perdu leurs économies, beaucoup ont simplement perdu patience. Notre génération sera marquée à vie. Mon grand-père s’inquiète de ce qu’il va se passer ensuite, mais moi j’ai décidé de rester optimiste. Le monde d’après s’ouvre lundi et on a du pain sur la planche. Il y a mille choses à faire pour sauvegarder l’environnement, assurer la protection des plus démunis, renforcer la solidarité entre les peuples. Passer ses après-midi à glander sur le canapé n’est plus une option. Alors, quand il n’y aura plus besoin de cette stupide attestation, enfilez vos baskets, retroussez-vous les manches et sortez. Allez à nouveau à la rencontre de l’autre pour discuter, écouter, argumenter, questionner. Construisez toujours, déconstruisez parfois, reconstruisez ce que l’on a perdu. Indignez-vous, fâchez-vous si cela est nécessaire. Observez aussi, acceptez, accueillez, embrassez même. Inventez, imaginez, perdez-vous puis revenez, rêvez toute la journée si l’envie vous prend. Mais surtout, ne perdez pas espoir. Parce que l’espoir c’est nous.

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Je voudrais profiter de ces dernières lignes pour dire un grand merci à ma sœur, Lorène Bienvenu, le deuxième cerveau derrière cette série d’articles. Et un immense bravo à Chloé et Sylvain, architectes de SURVI, qui ont réussi leur mission avec brio : nous amener en vie au bout de ce confinement sans avoir à relire l’intégrale de Proust.

Grégoire Bienvenu