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Troisième année. Ce qui veut dire être en quatrième. En voilà un intéressant problème mathématiques. La 4ème est d’ailleurs le terrain des avancées et des décrochages sur les nombres. Arrive la physique-chimie, les fonctions : une nouvelle langue totalement arbitraire. Certains élèves auront éternellement besoin d’un traducteur et ne seront jamais autonome dans ce pays. Ce n’est pas le seul changement : cette classe est une étape. Tu n’es plus un enfant et pas encore pleinement un adolescent tellement insupportable à qui on préfère laisser un peu d’espace pour la paix sociale. Tu es un entre-deux. Tu ne sers à rien. Alors pour t’occuper, l’emploi du temps se corse, la pression de la première échéance de diplôme s’installe (oui, le permis vélo que l’on a passé en CM2 ne compte pas. Il te suffit de reconnaître les couleurs des feux). Tu n’es pas considéré mais soumis à la pression : désormais les devoirs s’accumulent, des cours sur l’anatomie où l’on te demande de ne pas rigoler à l’évocation du mot pénis font leur interruption (aucun souci, nulle mention de plaisir). Tous les inconvénients de la vie adulte sans aucun avantage te sont désormais à portée de main. Cultiver autant la frustration ne peut qu’accélérer les comportements sombres. Je ne parle pas des écoutes de Marilyn Manson ou de Cradle of Filth et de ce soudain attrait pour un grand nombre pour la mort, les corbeaux et la putréfaction. Quelque part, c’est un moyen de lutter contre le temps qui passe. Étrange toutefois ce passage où vestimentairement, on nous laisse libres. On balance donc entre des mèches roses et des joggings Pussy, avec des sweats où des nonnes se masturbent avec un crucifix et prônent le culte de Satan. De mon côté, j’ai été nostalgique dès mes 8 ans, en me rendant compte un matin de 24 décembre qu’un jour je ne fêterai plus Noël car je serai mort. C’était mon approche pour combattre Dieu sans invoquer les forces du mal. Rebelle mais enfant du peuple, je ne suis pas un Serpentard. Devais-je donc prendre tous les aspects les plus réjouissants comme potentiellement les derniers ? Dans le verre à moitié vidé, cette vision est réjouissante, dans celui à moitié plein angoissante. La décision prise fut de finir tous les fonds de verre et de se resservir continuellement. Que voulez-vous, j’ai dû trop écouter Boire de Miossec, j’étais plus dans la sensibilité que le maquillage corbeau.

Harry, lui, dans cet épisode 5, bascule du côté obscur. Non celui des méchants et de l’apprentissage de la Fourchelang, puisqu’il parle naturellement aux serpents. Ce que cette saga nous conte, c’est que même chez les héros, les gentils, il y a un part de mal. Point d’acte de rébellion face à une autorité parentale puisque l’autonomie il l’a : quelle chance ils ont ces orphelins on se dit stupidement à 14 ans. À cet instar, plus on avance dans les épisodes, plus la nuit devient omniprésente. Dans L’ordre du Phénix, la leçon qui nous est donnée est de ne pas forcément croire les adultes et encore moins les politiques. Certains sont soumis à des conflits d’intérêts gigantesques et se moquent légèrement de notre sort, voici l’amer constat. Au moment où j’écris ces lignes par exemple, je suis certainement un peu aigri d’apprendre de nos gouvernants que pour mon secteur (aka la culture) nous ne sommes pas oubliés mais qu’il serait de bon ton d’aller animer des séances de colliers de nouilles et de sculptures en croûte de Babybel cet été. Qu’on soit clair : je ne dénigre pas le travail des animateurs mais je ne suis pas certain que ce soit la réponse attendue (armé de ma sagesse, je dois reconnaître que si l’année blanche est validée pour l’ensemble des intermittents, ce serait un premier soulagement dans ce flou). Pour Harry, c’est idem tout le monde nie la réalité. Le grand méchant Voldemort est revenu (celui qui a tué ses parents, ce qui est légèrement traumatisant. Comme répondait notre Président hier dans un échange surréaliste avec un élève qui l’informait qu’il connaissait un chanteur qui avait eu le Corona et en était mort « Oulala »). Il est back dans les bacs et le ministère de la magie cherche à camoufler l’information. La technique est simple et majoritairement répandue : tout nier et balancer à la volée des fake news. Tu peux avoir des pouvoirs, visiblement un grand nombre voterait tout de même pour Trump. Pour placer un peu d’ordre dans tout ce bourbier, est envoyé à l’école (qui a un directeur contestataire, Dumbledore c’est Poutou à qui on aurait filé le pouvoir. Un décideur qui se soucie du sort des plus faibles, cela fout le bordel. Il est donc destitué. Vivement que Philippe devienne conseiller municipal à Bordeaux qu’on se marre un peu). Dolores Ombrage représente à peu près la somme de tous ces professeurs incompétent(e)s qui nous veulent du mal. Ou à défaut qui ne voient que leur bien. Auparavant, on ne s’en rendait pas compte. Avant la 4ème, il se passe des choses absurdes et on accepte tout. On nous apprend à respecter les figures d’autorité. À partir de cet âge-là, on comprend qu’un diplôme et une stature sociale ne vous transforment pas obligatoirement en quelqu’un de respectable.

Pour vous donner un ordre d’idée, avant cette classe je n’ai pas eu que des professeurs de type Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus. Au regard de la fin du film, ce n’est peut-être pas plus mal, me diriez-vous. Respectivement, dans mes souvenirs, j’ai vécu le CM2 avec un remplaçant les trois quarts de l’année. Là-dessus, je peux m’estimer heureux puisqu’à l’époque, les enfants n’étaient pas placés aléatoirement en cas de maladie de l’institutrice en question. Le CM2 est une classe charnière. Il faut être prêt avant la cour des grands. Je suis arrivé totalement chargé de connaissances telles que : savoir réparer une machine à laver et démonter le moteur d’une 2CV. Nous avons en effet été les petites mains d’un monsieur qui avait compris avant tout le monde la mondialisation. Si des Chinois se servent des enfants pour coudre des Nike, pourquoi lui ne nous utiliserait pas pour l’aider à tenir des bouts de ferraille pendant qu’il bricole dans la cour ses machines défaillantes ? Comme Harry dans le film pré-cité, nous avions rapidement compris que de toute manière, on avait beau en parler, à 10 ans tu n’es pas écouté. Je me mets à la place d’adultes :  ton enfant rentre un jour à la maison et te demande si c’est normal d’avoir eu des points en main à la dictée car ton professeur a buté sur ta table et fait tomber sa cigarette allumée sur ta copie et que cela l’a énervé ? Forcément personne ne te croit. Je crois que la vérité éclata au grand jour mais bien trop tardivement. À la kermesse de fin d’année, quand notre année était déjà pliée. Ce cher professeur tenait le stand de lancer-franc de basket. Dans ces événements, tu tentes de faire bonne figure. Personnellement, sur des grands rassemblements professionnels, j’essaie de me tenir à carreau. Après, travaillant dans la culture, encore une fois les codes sont inversés, puisque l’intégration passe par la constitution de pyramides humaines. À l’école, personne ne s’attendait à ce qu’un instituteur vomisse par terre à 22 heures dans la cour au bas du panier de basket, ramasse le ballon tâché et le redonne à un gamin pour qu’il puisse continuer à jouer. Rassurez-vous : aucun parent ne s’est excusé de ne pas nous avoir crus, et tout fut oublié quand en 6ème ma promotion est arrivée en ayant objectivement six mois de retard dans toutes les matières.

 

En 4ème, tout cela ne passe plus. Étrangement comme Harry et ses amis, des ailes nous poussent dans le dos et nous sommes prêts à combattre toutes les injustices. Dans les films, ils ne portent pas de tee-shirts « No one is innocent », mais l’esprit de la révolte est présent. Pour contrer cette professeure qui sous sa mise en pli rose cache le démon le plus profond, ils montent un club secret et créent eux-mêmes le contenu pédagogique dont ils ne disposent plus. Le cours concerné est la « défense contre les forces du mal », ce qui est plutôt logique puisqu’ils sont en danger de mort permanente. De mon côté, on parlait de cours de musique qui étaient défaillants. C’est là où l’on se rend compte que ma vie n’était pas un film. Très peu de geste héroïque dans nos choix et nous avons répondu à un comportement erratique qui cachait probablement une grande solitude par de la crétinerie adolescente. Pour vous donner un ordre d’idée : depuis la 6ème ce professeur nous semblait légèrement différent. Pour ne pas produire de bruit quand nous rentrions dans sa classe, l’intégralité du sol était tapissée de moquette. De plus, après ces moments chavirants dans la construction artistique d’un enfant à savoir la flûte à bec, pour ne pas encore une fois porter atteinte à ses oreilles précieuses de descendant de Mozart, nous devions apporter une serviette de bain pour pouvoir poser délicatement notre instrument sur la table. Au bout de deux ans de non-sens global et de réprimandes sur nos chants de textes du début du siècle dernier en nous reprochant ensuite de n’avoir aucun talent, la révolte gronda. Mais nous mesurions mal le poids des actions. Ok, tu nous imposes des concepts totalement délirants allant à l’encontre de la logique, nous allons te répondre. Déjà en marchant tous dans du caca de chien (oui je vivais en centre-ville, très peu de vaches ou de chevaux) pour mieux baptiser le sol. Ce qui en soit est une punition auto-masochiste, puisque nous avons dû supporter durant une heure entière ces odeurs de merde. Puis en menant une tentative de fronde auprès de cette figure d’autorité en lui répondant ouvertement que ses choix de chansons étaient nuls. Après un débat rapidement expédié, l’intégralité de la classe refusa de chanter. Nous gagnâmes notre première victoire qui se solda par un épilogue peu glorieux. Au moment d’inscrire le panier, nous avons grosso modo mis le feu au terrain. La semaine suivante, nous avons amené des Cds pour lui montrer ce qu’était l’art. Notre professeur fut peu sensible à NTM ou la chanson Short Dick Man. Vexés, nous lui demandâmes de jouer une de ses compositions s’il était si doué. Et là le drame se produisit : derrière son synthétiseur de fortune, retentit une mélodie qui fit basculer la totalité de la classe dans une hilarité totale. Ta carrière de professeur bascule définitivement quand même les élèves de premier rang, dociles et prêts à tout accepter tombent littéralement de rire de leurs chaises. Tandis que le fond de la classe assène la sentence définitive « votre truc, c’est bien plus merdique que la musique de Mario Bros 1 ». Game over. La rébellion n’est pas quelque chose qui nous est enseigné, nous avons probablement engendré une réaction en chaîne puisque celui-ci largua la prof de Français avec qu’il avait visiblement une aventure et celle-ci s’effondra en larmes la semaine suivante. Comment défier l’ordre sans porter atteinte aux personnes ? Comment avoir les curseurs quand certains en face prodiguant le savoir ou détenant le pouvoir ne nous respectent pas. Nul syndrome de Stockholm, mais étant désormais de l’autre côté de la barrière de la vieillesse, je plains actuellement l’ensemble du corps éducatif quant à la reprise d’activité. Qui va se retrouver face à des élèves aussi désemparés qu’eux sur la raison de leur présence. Que les hauts gradés ne s’étonnent pas s’ils retrouvent les moquettes pleines de merdes.

 

À demain pour le dernier chapitre avant le premier jour du reste de nos vies. Enfin pas tout à fait, on aura le pont du week-end pour fixer le plafond à la recherche de réponses quant à cette reprise pour un grand nombre.

Jocelyn Borde