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— FLEUR BLEUEᚏ JOUR 49

Les survivants

By 4 mai 2020 No Comments

Un des grands moments du confinement m’a été fourni par le visionnage du fameux Down by Law, de Jim Jarmush. Si Roberto Benigni remporte haut la main la folie des grandeurs dans cette échappée belle, quel bonheur d’y retrouver l’immense et pas des moindres… Tom Waits.

Il est bon d’avoir l’opportunité d’en écrire un peu avant que le monsieur ne se la joue Bashung ou autre Christophe. Merci SURVI de nous donner l’occasion de parler des survivants. Remarquez, j’aurais pu me poser sur Iggy Pop, pas mal non plus chez Jarmush, en autre grand seigneur. Lequel a réussi à les assembler autour d’une table dans un bar, dans d’improbables dialogues de félins en lâcher prise. Quelle bonne idée.

Avant que je n’aperçoive la trombine du grand Tom Waits dans Down by law, ou Short cuts peut-être, je l’imaginais black, fort, et très grand. Je n’étais pas loin du compte, car Louis Armstrong et lui pourraient, ou devraient, être frères, non ?

Pour le reste, quelle ne fut pas ma surprise ! Quoi ? Comment ce grand asticot maigrichon parvenait-il lui-aussi à sortir une voix aussi dingue, draguée de la profondeur d’une caverne ou plus surement d’une belle barrique de whisky, de son corps si fin ? C’est bien simple, il me fait penser à Gaston Lagaffe, à la mode texane, ou extrait d’un bayou digne d’un Mud de Jeff Nichols. Un vrai pantin désarticulé, aux poses de danses acrobatiques inouïes, en plus bourré.

Je l’ai découvert il y a des années. J’avais une Visa bleue. C’est moche, mais ça chante comme une 2CV (c’est le même moteur).

L’avantage de la Visa quand tu es jeune et libertaire, c’est de pouvoir vaquer à des milliers d’occupations nocturnes, à l’époque plutôt endiablées, et d’écouter à tue-tête à chaque retour de fête, quand l’esprit le plus trouble s’expose naturellement à la contemplation, Tom Waits.

À fond les ballons, cela s’impose. Mais en mode 2CV, donc à deux à l’heure.

Comme les deux chantent bien, il faut mettre le son à fond. Blue Valentine en mode escargot, dans les plaines campagnardes aux virages hasardeux, ou Bone machine en ville, dans le tumulte des feux couleurs vives, c’est comme avoir des remontées de Charles Bukowski mêlées à Georges Bataille, en plein rut d’asphalte, ébloui par des jets de tungstène. Le pied quoi.

J’ai brûlé la bande de cette cassette grand cru comme on plongerait dans l’eau vive un soir de canicule. J’ai consumé les basses de mes enceintes de poche en en fumant les sub, tant sa voix hurlait la rage de vivre, ou de s’évanouir au comptoir, en plein râle.

Je suis parti en mode party à la mer, sous un bleu roi, maintes fois, en entonnant Red shoes, avec les potes et leurs clopes et les pieds bronzés sous le pare-brise, avant Gainsbourg très certainement, pour un retour Couleur café, après nuit blanche.

Ouais n’empêche, il est encore vivant le Tom Waits. Ah putain merci. C’est beau les survivants.

Jean-Christophe Baudouin