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On sent comme un parfum de déjà-vu. Une angoisse qui nous est familière. À compter les jours, à ne pas profiter de notre captivité. La précédente, c’était l’enfance ; adulte, c’est le confinement. Dans sept jours, c’est la rentrée pour un grand nombre. La seule différence avec celle du CP est que là tu as le droit de choisir ton cartable et ta tenue. Après, comme il paraissait complexe d’aller faire des courses et que socialement (en termes de conscience) si tu te raboules avec une tenue flambant neuve en post-confinement tu seras jugé (à raison), la rentrée aura moins de prestance. Ah la 6ème : l’arrivée dans le monde des grands, ces instants où l’on te promet de la liberté quand tu n’as en réalité aucune autonomie. Tu débarques dans la jungle, la cour de récréation est le terrain des petits chefs et la loi du plus fort est tristement celle du harceleur. Pas la peine de chercher dans nos souvenirs : la 6ème est toujours une année de merde. Tu n’as plus tes copains de tout ton élémentaire. Quant aux survivants, étrangement, certains changent carrément de comportement pour s’adapter. Jean-Nicolas se met à porter du Lacoste, Melissa devient fan hardcore de Oasis ou de Blur (marque temporelle de mon âge), certains parlent de cul sans même savoir comment fonctionnent leurs engins pendant que d’autre se concentrent sur des jeux de cartes pour repousser l’échéance de la fin de l’enfance. Pour fêter cette dernière semaine de publications, je me devais de vous parler en quatre épisodes finaux de la saga célébrant ce moment. À dire vrai, quasi tous les épisodes commencent ainsi : je ne parle pas de l’élève Ducobu mais de Harry Potter. Un petit sorcier qui lors de son arrivée dans une nouvelle école ne trouve rien de plus intéressant que de devenir ami avec une personne aux cheveux de feu et la première de la classe. Sur le papier, on pourrait se dire qu’il a mal géré : mais Ed Sheeran va devenir à la mode et la seconde citée va grandir en Emma Watson et perturber bon nombre de garçons. Comment avouer être émoustillé par quelqu’un que l’on a vu grandir à l’écran dès ses 12 ans ? Cela passe à la limite pour ta cousine lointaine. Ah non, là non plus c’est visiblement peu recommandé. C’est peut-être la raison de ces tests ADN qui se démocratisent en ligne, savoir si l’on peut coucher avec quelqu’un à une réunion de famille.

Je ne vais pas vous expliquer ce qu’est Harry Potter. Un orphelin recueilli par des gens horribles, vivant sous un escalier et qui à l’entrée de 6ème reçoit une lettre lui notifiant qu’il est un sorcier. Il doit partir en magie-études (c’est comme pour ceux doués au foot, il va dans une école spéciale ou il ne fera ni Maths ni Français) et file à l’internat. Le premier épisode s’intitulant L’école des sorciers nous permet de nous familiariser avec l’univers et de découvrir comme pour l’introduction au collège les différents profs et nouvelles matières. Sauf que lui étudie les potions magiques et le vol à dos de balai. Nous, on imaginait aussi en arrivant dans nos institutions que la Physique-Chimie serait le terrain d’expérimentations et de fumée en pagaille. À la place, des becs Bunsen et des cours de balle au prisonnier. La France a toujours manqué d’ambition. Harry Potter est une aventure fantastique qui nous renvoie à nos 12 ans et ce cruel constat : lui fut appelé pour un avenir incroyable, il était spécial. Nous, à son âge, en pleine recherche hormonale et d’identité, pas de lettre nous notifiant nos particularismes. Nous sommes rentrés dans le rang et avons commencé à pointer. Merci Harry de nous balancer à la face notre médiocrité. Comme dans toute bonne classe, les rôles se définissent. Le collège est une immense pièce de théâtre où des personnages sont désignés. Le leader, la marrante, la bonne copine, le premier de la classe, le rebelle incompris, la rebelle sombre à l’histoire triste, celui qui pue (c’est parfois l’adolescence, parfois un rejet du savon), celle qui grandit de 40 centimètres en un été et qui gagne une paire de poitrine qui l’embarrasse, celui qui récite les sketchs de Jamel car il est tout petit alors il lui fallait trouver un moyen de se démarquer. À Poudlard, les règles sont les mêmes sauf qu’eux sont directement séparés en quatre classes spécifiant des traits de caractère. Gryffondor ou selon le choixpeau (un chapeau qui parle, finalement pas si différent d’un banal CPE) les plus courageux et braves (je dirais égoïste qui, sous couvert d’aventures incroyables, ne respectent aucune règle et font preuve d’une fausse modestie relativement épuisante), les Poufsouffles sont loyaux et aiment travailler et font figure des bons lèche-culs sans l’aspect délation (ne compte pas sur eux si tu as oublié ta copie double à petits carreaux), les Serdaigles sont des érudits sages et réfléchis (les puits de savoir qui ont une connaissance accrue sur la vie, en gros ils ont des grands frères ou sœurs qui leur ont déjà donné toutes les techniques du collège pour la survie) et enfin les Serpentards seraient des roublards qui arriveraient à leurs fins (en réalité, ce sont des petits cons se croyant tout permis car ils ont grandi dans le culte de l’argent et du pouvoir dès leur naissance).

Comment faire pour se démarquer en débarquant dans ce nouvel environnement ? Certains opèrent cette tentative par le cartable, mais la technique est risquée : ta mère devant le valider. À Poudlard, tout le monde a la même tenue sur les deux premiers films. Dans notre pays, jouer sur la créativité du sac est possible. Cependant, parfois, les parents osent un peu trop et font aussi preuve de technologie avec des roulettes intégrées. Comme si tu arrivais avec ton chariot de courses mais uniquement rempli de livres. Oui car fait incroyable de notre système, à l’arrivée en collège tu dois porter l’équivalent de ton poids sur ton dos : la bosse du savoir. Pas d’inquiétude, au lycée une simple chemise pour insérer ta règle, un crayon 4 couleurs et une copie double te suffiront. Si le sac n’est pas validé, tu peux tout miser sur les chaussures. À mon époque, il fallait la jouer sur le sport : la démarcation sociale, c’étaient les bulles d’air apparentes sur tes Nike. Légende urbaine : si on les perçait, la chaussure se retrouvait-elle réellement dégonflée ? Peu probable tant c’était jouer sa vie d’approcher un cutter de ces symboles d’élévation sociale. Pour ma part, mes 46 fillette étaient garnis d’une paire de Kickers. Ma carrière de jouer professionnel de jeu de paume fut stoppé net. Comment socialement s’en sortir quand vous êtes affublés de chaussures qui vous rappellent par une languette de couleur différenciée sous votre semelle votre droite et votre gauche ? J’ai dû emprunter un chemin de traverse. Harry rapidement gagna ses galons de sympathie au travers d’actes héroïques et de désobéissance civile (non de popularité, tout le monde connaissant son histoire même avant lui. Cette étrange sensation d’arriver dans une nouvelle école où les folles rumeurs courent déjà sur toi. Si cela parle de prison ou de gang-bang à l’âge de 10 ans peu importe le sexe, c’est faux sinon prenez en sympathie ce nouvel arrivant, son passé fut délicat pendant que tu mangeais tes Pom’Potes). Pour ce faire, il combattit des monstres ses deux premières années, à savoir un cerbère, démasqua un professeur porté sur les forces du mal (nous, lorsqu’on dénonçait notre prof de Maths qui arrivait fin saoul et nous jetait des chaises à la figure, aucune trace de médaille mais seulement des heures de colle), devient le plus jeune attrapeur de Quidditch, affronte un serpent géant et un journal maudit (je raconte rien dans le détail si certains ne connaissant encore la saga. Si tu as 10 ans et que tu lis ces papiers, tu as déjà appris suffisamment de nouveaux faits ces six dernières semaines. Tu n’as plus besoin d’aller à l’école, celle de la vie te suffit désormais, te voici dans la cour des grands, celle de Léa Seydoux). De mon côté, j’ai improvisé et monté un cinéma pornographique.

Que dis-je ? Nous avons fait preuve de science éducative en passant outre les défaillances d’un système qui ne nous offrait que peu de réponses. Dans notre classe de 6ème, peu de grands frères sympathiques qui nous prêtaient les enregistrements du premier samedi du mois. Nous avons donc dû improviser. Avec quatre compères, nous nous sommes retrouvés à la Trocante, le plus grand devant mesurer 1m50 et avons fouillé dans la partie interdite. Celle ou comme pour les vidéos-clubs, l’entrée était matérialisée par un rideau de perles. Depuis, mon esprit associe ce choix décoratif en pure perversion (esthétiquement c’est un peu vrai. Qui a envie de pénétrer une douche de boules de Geisha pour arriver dans son salon ?). Là, la sélection fut incroyable, des centaines de VHS à notre portée (enfin celles à hauteur de nos bras d’enfants). Après hésitations et conciliabule, nous avons décidé que Abusé par un nain n’était probablement pas la meilleure entrée en matière et nous sommes partis sur Anal Security Squad. Encore aujourd’hui je me rappelle précisément de cette jaquette et du scénario du film. Lisez ceci avec une voix grave dans votre esprit « Un monde où la sodomie est interdite, elles viennent faire respecter l’ordre ». Le film se déroulait dans un futur de carton-pâte, quand ils auraient pu faire un documentaire au Texas si telle était la seule loi en vigueur. Le vendeur n’opposa aucune résistance à notre achat, ce qui nous a prouvé que le monde des adultes était sans morale et que 30 Francs valait plus qu’une innocence à jamais ternie. Plutôt que de partager notre butin en garde-alternée (semaine A tu te branles dessus, mais en B c’est Nicolas), nous avons organisé une séance pour toute notre classe. Payante, il ne faut pas déconner. 5 francs, si je me souviens bien. Sur une trentaine d’élèves, plus de 20 furent présents (avec de la mixité et de la parité. Nous voulions réellement éduquer tout le monde, et croyez-moi loin de nous l’idée que cela se transforme en partouze, nous avons seulement toutes et tous découvert des pratiques que nous aurions préféré éviter avant une bonne dizaine d’années). Donc un après-midi où notre prof de Maths devait cuver et se porter pâle, nous avons filé chez un camarade de classe, empoché nos 100 francs pour cette séance particulière (plus doués en Maths qu’en choix de film et concepts pédagogiques) et avons embarqué dans ce monde de stupre. Là, contrairement à Harry Potter, je peux spoiler : tout le monde s’encule au final. Je ne vous place pas le lien de la vidéo, mais si vous tapez « Anal Security Squad » dans Google, la première référence sur XHamster est la bonne, en qualité vintage d’époque avec du mauvais jeu d’acteur et des effets spéciaux incroyables. Le futur est donc représenté par des casques de scooter et il me manque le doublage de toutes ces répliques cochonnes qui ont participé à illuminer toute notre 6ème pour retrouver la magie. Après on s’est par contre tous questionné le soir même sur la taille de nos sexes somme toute relative à l’époque et j’imagine qu’il en fut de même pour les personnes de sexe féminin présentes cette après-midi-là. Nul point de popularité en plus, nous avons vécu le collège sans jamais reparler de ce moment de communion où 20 gamins de 6ème se camouflaient le sexe derrière des coussins, les regards gênés d’excitation de part et d’autre. Des pensées pour les parents de ce camarade ayant dû prendre l’apéro en s’asseyant sur un canapé qui a abrité des litres de sueurs et de frottements quelques heures plus tôt. Le silence se porte encore aujourd’hui et, même sous la torture, tout le monde niera. Pourtant en cette année 1995, une vingtaine de jeunes de Lorient ont découvert en même temps le concept d’éjaculation faciale et l’évidence que le sperme avait l’air de bien coller dans une permanente.

À demain pour la suite des aventures de notre sorcier et son entrée en 5ème (la saga comportant huit films, je décide de manière mathématique que deux à la suite correspondent à une année scolaire lambda. Au regard de comment tout cela se termine, ils ont du être exemptés de brevet).

Jocelyn Borde