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— FLEUR BLEUEᚏ JOUR 42

Le marque-page

By 27 avril 2020 No Comments

Il oscille de livres en livres, le marque-page.

Au loin des vagues de sentiments épars, des rivages de sonorités, de beaux morceaux, des cris des pleurs, de rires, de vent.

Parfois il se promène, le marque-page, dans l’obscurité du cuir, il se corne et donne matière à s’en émouvoir, plus tard.

Il en entend des confessions brûlantes, des tasses de café posées à la va-vite, des chants d’oiseaux, mais ça ne le concerne pas.

Il lit peu les actualités, elles lui sont étrangères.

Il se marre doucement à l’évocation d’une crise, d’un confinement.

Peu lui importe le vent, s’il ne le bouscule pas trop.

C’est un bernard-l’hermite en voyage perpétuel.

Il s’effraie qu’on l’oublie, qu’on donne à d’autres sa préférence. Il sait être jaloux.

C’est que, de sa vie voyageuse, il a retenu l’essentiel, la prunelle.

Il connaît tout des amours oubliés, il a fouillé le passé, s’est rompu à quelques théories burlesques sur leur avenir possible.

Parfois il rougit. Les sens retournés, il écarquille les yeux, il se laisse prendre au jeu.

Les femmes sont magnifiques, les hommes sensuels et fourbes, il se forge un avis.

Puis vient à poindre un hasard, ce veinard, qui remet tout en cause.

On se refroidit vite quand on est marque-page. On voyage.

On grimpe sur la lune, on y toise une étoile, on se retrouve ailleurs, dans l’au-delà des yeux, on brave mille tempêtes, et l’on tombe amoureux.

Parfois on a le sang qui chauffe, un bouillon de colère, les humains désespèrent, il se bagarrent en vers.

Les esprits s’empoisonnent, guerroient pour dominer, mais dominer quoi, puisqu’il reste la paix.

Hmmm, la vie du marque-page c’est de contempler les rêves. On y voit des otages, on en sent le couperet.

Il le sait bien, lui, le marque-page, qu’il n’est pas seul à aimer.

On devrait peut-être, parfois, l’interroger, se dit-il.

Il vous dirait l’émoi qu’on a de surmonter les peurs, les tempêtes, par l’envie de l’aimer la page suivante, celle qu’on regarde bien trop vite, sans trop s’en éloigner.

Il sait qu’on devrait l’aimer, lui le marque-âge, comme il nous aime.

On le regarderait avec précaution, et toute notre affection, on le conserverait, comme un oisillon chaud auprès du nid.

Et il rêve, en secret, qu’on en fasse de même avec tout autre que lui.

Ah l’amour.

Jean-Christophe Baudouin