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— RENDS-MOI MON BALLONᚏ JOUR 36

Le bal du deb’

By 21 avril 2020 No Comments

Il manquait une rubrique sportive à SURVI. On a sollicité un grand reporter de L’Équipe et France Football, Jean-Marie Lanoë, pour écrire des billets. Troisième épisode : direction Valence-sur-Rhône.

Avant que le monde ne soit (inter)net, il a bien fallu, un jour, devenu journaliste, effectuer mon tout premier déplacement. Un baptême, en somme. Je dirai en préambule dans cette rubrique un tantinet sépia que la toute presse écrite du ballon rond ou presque connaît cette anecdote 1) pitoyable 2) cocasse 3) effrayante, ne rayez aucune mention inutile. Voilà, ça m’appendra à me raconter dans l’exercice de ce métier qui n’en est toujours pas un, même après tant d’années. 

Bref. C’était hier… Auxerre – Nice, finale du championnat de Division 3 à Valence-sur-Rhône, dans la Drôme, stade Georges Pompidou. Une sorte d’événement vu de… moi. Dans les rangs de l’AJA, des jeunes de 17 ans qui ont un sacré potentiel et ont pour noms, Cantona, Ferreri, Boli, Ferrer… Je crois que ça a fait 1-0 pour les grands ados/jeunes adultes entraînés par Daniel Rolland. C’est fini, je fonce dans les vestiaires niçois – on avait alors le droit (et même le devoir) de s’y pointer dès le coup de sifflet final – dont le coach était Pierre Alonso, le père de Jérôme. Contrairement aux Auxerrois (j’avais révisé la veille !), je ne (re)connais pas un joueur ; évidemment, je débute, je ne sais pas trop comment ça se passe. On m’a très rapidement expliqué au journal avant de partir, ainsi fréquente-ton l’école du « sur le tas ».

Alors, j’en chope à la volée, un Niçois, n’importe lequel, vite !

Je lui demande une petite analyse du match qu’il me balance volontiers illico genre : « On a bien débuté – mais en deuxième mi-temps – on a cédé physiquement – parce que bla-bla-bla – bla-bla-bla… » Ça se dit encore beaucoup, ce genre de choses, aujourd’hui, hors vestiaire, le long d’une main courante. La forme a changé, pas le fond, souvent et forcément minimaliste après un match.

Bref, pendant qu’il me servait donc un résumé somme toute correct de la rencontre, je m’interrogeais néanmoins avec une angoisse croissante et visible à la sueur qui commençait à perler au coin de mon bloc-notes : « qui donc est ce joueur, nom de dieu, et comment le lui demander sans être trop lourd, voire impoli ? »

Quand j’eus l’impression qu’il en avait enfin fini avec son Auxerre – OGC Nice, je lui demandai soudain, au diable mes inhibitions de bleu-bite : 

« – Excusez-moi mais vous êtes qui ?

– Moi ? Je suis le chauffeur du car. »

Mon calepin, mon stylo et moi, on s’est liquéfié sous la honte ! Aujourd’hui, après que le monde soit devenu net, on dirait que j’avais le « seum ». Mais j’aime autant vous dire que de tels débuts blindent d’un seul coup d’un seul celui qui veut devenir reporter. Pourtant, cette bonne vieille et authentique histoire (BVRH) devait rebondir vingt-deux ans plus tard. Assis dans un avion hors d’âge à côté d’Alain Giresse, alors sélectionneur de Géorgie, je la lui raconte. Et il me dit : « Tu sais, nous, quand on ne voulait pas d’un journaliste dans nos pattes, on lui disait qu’on était le chauffeur du car. »

Boah… Je préfère ma version !

Jean-Marie Lanoë