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Toute cette période appelle à la puissance de nos souvenirs. Se rappeler de ce que nous étions : voguant innocemment vers des pâturages où le comptoir de zinc était accessible, où une seule rencontre fortuite en soirée pouvait nous amener à une MST dûment gagnée. C’était le temps de l’innocence, le temps béni des colonies comme dirait Michel. Naturellement, on se remet à penser à cette époque où nous étions libres et heureux.  Le cerveau est puissant et peut vous amener trop loin, au moment où l’on déféquait dans un pot de chambre au milieu du jardin pendant que la famille s’attablait autour d’un barbecue. Le corps au vent et le regard lointain sur le trône, l’avenir ne nous a jamais semblé aussi radieux. Cependant, il est complexe de détailler avec précision tous nos accomplissements d’enfants et ces sensations. La mémoire est éparse. L’autre grand moment de liberté est l’âge dit « jeune adulte ». Quand on arrive à glaner des salaires en se défaussant de charges à payer via nos parents pour un certain nombre. Le beurre et l’argent du beurre (souvent de Marrakech avec des effets psychotropes). Rien ne peut nous atteindre, et tellement imbus de cette nouvelle vie loin des contingences lycéennes, nous oublions tout ce qui fut constitutif. Ces heures perdues dans nos pensées en cours de philo où l’on attend cet instant qui n’arrive jamais ou la/le prof déclame « Qu’est-ce qu’une chaise ? Vous êtes assis dessus mais quelle est sa portée ? ». Et soudain tout nous apparaît. Nous ne sommes pas dans L’étudiante avec Sophie Marceau et le cercle des poètes ne fait qu’entraîner la disparition de toute vie sociale. Mais je suis d’une génération qui a grandi avec Matrix, cela détraque un peu à ce niveau. « Est-ce que Helmut Fritz nous tape sur le système avec sa chanson de retour en 2020 ou est-ce que c’est le système qui produit cela en nous pour se rassurer que d’autres sont énervés aussi de ce nouveau monde ? ». Je suis sorti victorieux (j’ai eu mon bac quoi) de cette époque et eu la chance de mieux en comprendre son importance dans les années qui ont suivi. Précisément quand je rentrais dans ma vie de jeune adulte : cela grâce au visionnage d’internes mais qui avaient tous pris l’option Arts Plastiques.

En 2001, il y eut une révolution, qui portait leurs noms (si tu as la référence, tu es perdu comme moi. Ou tu as dû subir un travail où la radio est continuellement allumée, ou pire tu possèdes une enfant qui chantait cela à tue-tête sur son poste CD avec micro intégré). J’allais avoir 18 ans, je me croyais beau comme un enfant et donc le droit de voter et d’affirmer mes goûts à la face du monde. Comme ma première fois fut une visite d’urne pour Jacques Chirac, j’ai bien vite compris que l’affirmation de ce que je suis n’allait pas pleinement passer par ce biais. Drôle d’ailleurs de se rendre compte de la récupération du rap-bizness de l’image de ce dernier comme un apôtre de la Thug-Life. Je me demande de quel mouvement Balladur sera la tête de proue quand viendra la faucheuse. Dans ce monde improbable où plus aucun n’était de gauche ou de droite (après indice, si tu ne sais où te situer : c’est que tu es de droite), ce sont souvent nos goûts culturels qui véhiculent l’être que nous ambitionnons. Le souci est que comme sur n’importe quelle fiche de site de rencontres, il y a beaucoup de mensonges. Énormément de déception pour les « grossesqueuesdu44 » ou les mamans chaudes de ta région (moi je suis du 56 et n’ai même plus de four, c’est vous dire le mensonge sur pattes). Alors qu’il existe un moyen simple pour mieux connaître une personne. Dis-moi quel Star Academy tu as suivi, je te dirai qui tu es. Ce postulat m’est revenu clé en main, au moment de ce confinement où même Endemol a pitié de nous. Chantre voire inventeur de la notion d’enfermement qu’ils ont érigée au rang d’art après Guantanamo, ils furent prêts à toutes les bassesses humaines pour mieux nous divertir. Cette boîte de production sait que peu importe le nombre de fermes et de célébrités, de création de divinité comme Mickäel Vendetta, s’il devait n’en rester qu’une ce serait la Star Academy. Pour les plus jeunes, voici un voyage dans le temps de 2001 avec le premier prime.

La Star Academy a réuni toutes les qualités qui, à mes yeux, méritaient le statut d’œuvre culte. Comment rester de marbre face à tant d’innocence ? D’apprentis chanteurs dont la quasi intégralité n’avait aucune notion de solfège. La Star Academy, c’était revivre nos années lycée mais avec des yeux de parents d’élèves. Chaque promotion amenait son lot d’histoires de cœur, de cul et de singles improbables. On se rappelle souvent avec précision de sa première fois : des larmes à la suite de la perte d’hymen et d’innocence et de constatation que si l’on sait compter jusqu’à 120 dans sa tête on n’a même pas eu le temps. Comme une défloraison, cette première promotion fut gauche. Des candidats faisant des petites batailles d’eau dans le château, une mini-fugue pour ce sacré agitateur et perturbateur à savoir Jean-Pascal qui lui permit d’offrir une bague à Jenifer. À défaut de savoir chanter, au moins il avait repéré la future gagnante et donc le million d’euros. Comme dans chaque classe, c’est le cancre du fond qui arrivait à emballer la plus convoitée et le traumatisme de tous les lycéens complètement cons et inaptes à se montrer sous un vrai jour devant des personnes munies d’un vagin ressurgissait. La Star Academy première du nom était gorgée de ce désir de liberté, ces temps insouciants où les labels ont pu mettre sur la table une stratégie diabolique : faire chanter à des stagiaires des vieilleries de la variété oubliées de tous pour pouvoir revendre des cartons de disque sans rien devoir à ces néo-interprètes. Que l’on ne vienne pas se positionner en snob et connaisseur de cette époque : oui, la Nouvelle Star avait un caractère artistique mais ce n’était pas la musique qui nous intéressait. C’est la vie de colonie, ce sont les drames de la cour de récréation, l’audace de celui ou celle qui répond en balançant une copie vierge à la face de l’establishment. Pour  un single de cette trempe, il fallait un savant dosage d’inconscience et de casting allant au delà des notes de solfège. Le hold-up parfait et la revanche des incompris, des inadaptés, c’ était tout ce que j’espérais.

Comme toute bonne série, nous avons nos épisodes cultes. C’est toujours la même rengaine : L’empire contre attaque ou Le retour du Jedi, Le gendarme et les gendarmettes ou Le gendarme et les extraterrestres? À Dammarie-les-Lys, mon passage à l’adulte que je souhaitais devenir s’ordonna avec la seconde promotion. Comme dans tout livre dont vous êtes le héros, j’avais trouvé les suites logiques pour arriver à la joie, l’accomplissement. Comprendre que tout cela n’est qu’un jeu, que nous sommes insignifiants, alors autant se poiler. Cette promotion était celle du refus des carcans, du désir de s’affranchir du regard des autres. À l’âge où je devais travailler au Quick avec une chemise de clown à récurer le vomi dans la piscine à boules (ne donnez pas de nuggets et de Coca à volonté à n’importe quel enfant), je me rassurais en me disant que quelque part sur cette Terre des gens comme Georges Alain ou Jérémy Chatelain nous vengeaient tous face aux puissants, aux premiers de cordée à la chemise bien repassée. Dans cette édition, on sentit de suite des clans se dessiner. Des gens qui frimaient de rendre leur devoir dans les temps et donc potentiellement avaient leur place dans cette école, à côté de ces deux mecs totalement défoncés qui n’avaient pas l’excuse du chien dévoreur de copie. Georges Alain a réussi à aller jusqu’en demi-finales quand objectivement il n’aurait pas eu la moyenne s’il avait du chanter Pirouette Cacahuète à un concours pour enfants sourds. La Star Academy étant devenu un tel phénomène de société (on était à deux doigts de pouvoir expliquer le statut d’intermittent à la France et que des parents trouvent cela incroyable comme choix de vie) que les stars se bousculaient au portillon. Exposition garantie, promotion à moindre coût. Pour cela, il suffisait d’accepter que sa chanson soit reprise par des stagiaires. Après personne ne se plaint d’avoir sa cuisine à moitié prix car les ouvriers sont polonais, ce n’était qu’une anticipation de la société des années 2000. Comme le niveau d’exigence avait été rehaussé par rapport à la première classe, les risques paraissaient limités. Allez en parler à Mariah Carey. Déjà, je l’imagine un peu hors des réalités, je la vois peu fiable en tutrice de stage, son curseur de la morale étant légèrement douteux. Ce n’est absolument pas une remarque sexiste et, en bon mâle, m’en auto-dédouane mais on parle de quelqu’un ayant touché un million de dollars pour performer devant Kadhafi et qui demandait à son ancien garde du corps de la regarder pendant qu’elle copulait dans le salon (vous me direz, il avait peut être un code secret pour qu’il intervienne en cas de position fâcheuse). Elle se retrouve donc à la Star Academy à se cogner un medley de ses tubes (dont la tessiture variée n’est pas la simple à adapter) et voit Georges Alain détruire méthodiquement toute ligne de vocalises et le groove de ce tube de la drague. C’est comme demander aux derniers respirateurs commandés par notre Nation de sauver des vies. Ce n’est pas de leurs ressorts. Mais de cette performance a surgi une certitude : l’audace mène à tout. C’est lui et seulement lui que Mariah voulut ramener aux États-Unis pour en faire une star. Georges Alain était un être libre, symbole de ces instants bénis où l’on se surprend à chanter haut et fort dans notre voiture un vieux tube des années 2000 ou à beugler à un karaoké entouré de ses amis. Lui l’a réalisé devant des millions de téléspectateurs et l’artiste concerné. Il nous a prouvé que les rêves pouvaient être atteints et massacrés. Tout ceci n’est qu’un jeu.

 

Nous n’avons jamais retrouvé cette sensation de liberté comme vécue dans la seconde saison. Il y eut certes quelques coups d’éclats comme le départ de Pierre dans la saison 3 déclamant qu’il n’attendait pas qu’on lui rende sa liberté de chanter mais qu’il la prenait. Ultime acte de rébellion d’un chanteur disant en direct à la télévision française que, peu importe ce qu’il avait signé, Universal ne possédait pas son cul. Cette même année vit une émission perturbée par l’arrivée d’intermittents profitant d’une tribune qu’ils prenaient de bon droit (sans les techniciens et ces stagiaires artistes non payés, pas d’émission) pour la défense de leurs statuts sociaux. TF1 agit comme toute première chaîne qui se respecte : en coupant le faisceau et en envoyant les flics à savoir un épisode de Julie Lescaut. Et comme ultime geste de bravoure, le partage du million gagné par Élodie Frégé avec son comparse Michal au nom de leur amitié.  Un acte d’une générosité telle qui ne pouvait qu’être annonciateur de funeste lendemain, le système n’étant pas prêt pour tant de solidarité au cœur de l’industrie. Si tu es trop de gauche dans un pur produit libéral, les compteurs seront remis à niveau. Après l’insouciance, vient donc le temps de grandir, de payer son loyer et de comprendre que derrière le rideau de la comédie se cachait une mascarade. On devait rentrer dans le rang, finie la vie de débauche estudiantine. Si la deuxième promotion fut celle du fun où l’on a jamais trouvé qui avait volé l’orange du marchand et la troisième celle des émotions débordantes ayant fait gagner celle qui ne jouait aucun rôle, les suivantes me donnèrent des leçons de réalisme. En quatrième saison, Magalie Vaé gagna le prix, Endemol n’ayant pas anticipé que les gens se ruinant à coup de sms sont en général les moins fortunés. Toute une génération de propriétaires de pavillons et pour qui Flunch est le seul restaurant valable, n’ayant tout simplement pas eu accès à une éducation du goût, ont validé celle qui représentait leur vie au GIFI. Magalie était de la France d’en bas, celle que les décideurs financiers ne regardent et surtout ne veulent pas voir et encore moins considérer. L’après fut consacrée à méthodiquement détruire ce choix du peuple en jouant sur de la grossophobie assumée et annihilant toute chance d’être incorporée à la grande famille du show-business. Celle-ci choisit comme à l’école ses têtes de turc et est aussi impitoyable et profondément injuste quant à ses critères. Le cycle de la vie put reprendre et elle navigue à présent de prestations dans les Buffalo Grill de ma région aux anniversaires bookés sur son site. Quand la cloche sonne et que nous pouvons quitter l’école pour arpenter la vie, de jeunes innocents sont de nouveau mis au pas pour nous rappeler à jamais les traumas. À nous ensuite de produire quelque chose de ces injustices, c’est peut-être là tout l’enseignement du système. Les chances ne sont pas égalitaires, les rêveurs inadaptés pourront avoir leur heure de gloire mais elle ne durera pas plus longtemps et nous ne sommes pas maîtres de notre destin. Peu importent nos votes, pourquoi ceux qu’on a placés au pouvoir nous écouterait ? Heureusement c’est toujours dans les périodes de crises que le beau et l’inattendu se produit. Élodie Frégé, en compagnie du DJ Prieur de la Marne, nous livrent chaque semaine d’étranges et puissants collages musicaux parlés, où nos oreilles deviennent les voyeurs d’une rencontre qu’aucun proviseur d’établissement ne pourra mettre au pas. Un acte d’un romanesque certain, faisant le pont entre la rébellion propre à chacun, les adultes libres et instruits que nous souhaitons être et qui nous accueille toutes et tous peu importe nos référents culturels.

À demain pour le dernier papier de la semaine, car croyez-moi il n’est pas né celui qui me fera bosser le samedi matin. Jérémy Chatelain, toujours le branleur mirifique que le château n’a pas réussi à modeler, serait bien d’accord avec cette affirmation.

Jocelyn Borde