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— COURRIEL QUÉBECᚏ JOUR 39

La pêche aux souvenirs (part. 2)

By 24 avril 2020 No Comments

La fin annoncée du confinement sonne pour moi comme le retour définitif en France. Ce n’est pas particulièrement la fin à laquelle j’avais pensée lorsque j’ai débarqué à Montréal, tout pimpant, en septembre 2018. À mon arrivée, un ami m’a conseillé de documenter mes premiers jours de l’autre côté de l’Atlantique. Après avoir évité le sujet pendant quelque temps, je me suis finalement prêté au jeu, le temps d’une dizaine de pages. Avant de lâcher l’affaire. Peut-être qu’en le partageant sur SURVI, je trouverai une fin.

Mercredi 03 octobre 2018. 11:31

Tiens, mon serveur bicolore est revenu. Impossible de savoir s’il se souvient de moi, ou alors si son « Salut ! Ça va ? » est une formule de politesse. En revanche, la sexagénaire et son bonnet violet affreux, je ne la connais pas. Elle non plus d’ailleurs. Sinon elle ne serait pas assise confortablement à la table que j’occupe chaque matin depuis déjà deux semaines. Un détail, mais c’est tout mon monde qui s’écroule. Comprenez bien, madame, que vous perturbez la mince routine canadienne que j’essaie de mettre en place. Néanmoins, je ne vous jetterai pas l’opprobre, c’est en partie de ma faute. Une heure de retard sur mon planning en raison d’une fâcheuse panne de réveil. C’est décidé, demain je reviens aux cris stridents. Quitte à tirer la gueule.

La pluvieuse journée d’hier m’a rappelé que je ne prendrai pas de coups de soleil au Canada. « Winter is Coming », m’a soufflé mon colocataire, plagiant la série télévisée la plus téléchargée au monde. L’hiver arrive, et mes pieds sont mouillés. Qu’importe, j’ai une ville à découvrir. Métro direction Place d’Armes. J’en prends plein les mirettes en découvrant un mélange de styles architecturaux complètement fou. Comme si l’espace se voulait un résumé de l’histoire de Montréal à 360. Basilique Notre-Dame, Banque de Montréal, Hôtel Place d’Armes, Édifice New York Life (considéré comme le premier gratte-ciel du Canada, me dit Wikipédia)… Je ne sais pas trop où donner de la tête.

Puis, direction l’avenue Sainte-Catherine, immense rue commerçante en plein cœur de la ville, les yeux en l’air. Je t’arrête tout de suite. Cet espace n’a aucun charme. Ou peu. Les bâtiments se suivent et les lumières d’enseignes commerciales clignotent dans tous les sens. Foot Locker, Apple Store, McDonald’s, Urban Outfitters. Pour le dépaysement, on repassera. Sur les passages piétons, touristes et Canadiens se croisent dans le calme avec une discipline qui laisse pantois l’ex-Parisien que je suis. Feu rouge : tu t’arrêtes. Feu vert : tu traverses. Quoi de plus illogique. Après m’être fait klaxonner dessus à plusieurs reprises, je finis par prendre le pli.

Sur cette avenue Sainte-Catherine, j’attends donc patiemment de pouvoir traverser, les yeux rivés sur ces fameux feux tricolores. Je sens soudain qu’à ma droite, quelqu’un m’observe. Je tourne la tête et me trouve nez-à-nez avec un homme d’une quarantaine d’années qui me regarde fixement. « Bonjour ». Pas de réponse. L’homme ne me lâche pas, et au bout de quelques secondes, je me décide à lui tendre une cigarette. Il l’accepte, la porte à la bouche, sans me quitter du regard. « Du feu ? ». L’homme acquiesce, tire une énorme bouffée, me la souffle au visage, et reste planté comme un piquet à côté de moi. Il me montre alors un gobelet vide. « Ah ça, je sais ! Je sais mais je n’ai pas de monnaie. » Je le regarde un peu désabusé et fais une moue désolée. C’est alors que l’homme sort un panneau en carton et me le plante sous le nez. « Karma ». Et merde. Tu me prends par les sentiments, mais je t’assure que je n’ai rien. Je lâche un « Désolé – sorry, I have just one clope. Bye», pour éviter un quelconque malentendu, et reprends mon chemin.

Je continue ma balade et zigzague entre les gratte-ciels, en repensant à cette scène a priori anodine. Je dois admettre que ma rencontre du jour m’a un peu déstabilisé avec cette histoire de karma. Non pas que je sois superstitieux, mais ça m’emmerderait que mes éventuels enfants aient des emmerdes, tout ça parce que papy Calixte n’avait pas de caillasse. Après plusieurs minutes de réflexion, je décide de conjurer le sort. Je trouve le premier distributeur, retire 20 dollars, casse mon billet en commandant un café au premier vendeur que je croise, et me remets à arpenter les artères montréalaises, à la recherche d’une deuxième chance. Bingo. J’aperçois un itinérant au coin d’une rue et me précipite vers lui pour remplir son gobelet Tim Hortons.

À l’appartement, je débouche une IPA et une bière blanche pour ma colocataire du moment. Je lui raconte mes aventures à Sainte-Catherine. « Calixte. Ici, les itinérants sont nombreux à avoir des panneaux “Karma”. Si tu donnes dès qu’on te sort ce mot, tu ne vas pas t’en sortir », me dit-elle en se marrant. Je repense à JC, mon copain québécois dont je vous ai parlé hier. Pour sûr qu’il me dirait « Putain ces Français sont vraiment fukin’ crédules ». Et je ne pourrais pas lui donner totalement tort.

Calixte de Procé