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Hier, pas de nouvelle de ma part. Il fut remarqué votre absence d’inquiétude. Pas un mail éploré ou une menace d’une révolution en ligne pour notifier ce manque dans vos vies. Je rassure tout le monde avant que vous ne cassiez les vitres de chez vous (profitez plutôt de l’heure de sortie habituelle pour viser un MacDo obligeant depuis le début du confinement ses salariés à fournir des BigMac de première nécessité), je naviguais simplement dans le nouveau monde des réunions en visio. Ces instants magiques où l’on ne peut même plus se curer le nez tranquille et on se retrouve à devoir feindre la concentration et à lever la main virtuellement pour aller aux toilettes. Retour à l’absence d’autonomie ou vous ne pouvez parler que quand on vous l’autorise, bienvenue en classe élémentaire. C’est pour mieux nous préparer : comme ils sont les premiers à reprendre, les enfants de CP doivent désormais être considérés comme l’élite de la Nation. C’est mathématique : s’ils sont les seuls à aller au travail et que tout cela dure dans le temps, bientôt ce sont eux qui détiendront le savoir. La révolution des gnomes est en marche, pendant que le peuple confiné des adultes aura seulement appris à cuire du pain et se raser le crâne. Je n’étais donc pas en vacances, bien que j’aurais pu placer un filtre palmier durant ma visio, cela n’aurait été guère sérieux. Pour ce faire, je m’habille, et ce même en bas, pas de triche, je ne suis pas en slip. Je les réserve pour mes futurs masques, il faudra simplement que je les laves deux trois fois au risque d’avoir l’impression d’un 69 continuel avec mon intimité propre. Les vacances, un mot d’ailleurs que l’on va bientôt oublier. Oui car même si visiblement, les efforts collectifs de non-respect des règles simples nous permettront de reprendre une vie active à seulement quelques semaines de celles-ci, on ne pourra pas aller se balader. Terminée cette journée préparatoire au départ où l’on devait sélectionner ses K7 pour patienter durant le trajet interminable (oui je suis vieux). Ces playlists d’un autre temps, que l’on mettait des mois à enregistrer en attendant un morceau à la radio pour l’ajouter sur bandes (instants de grâces entrecoupés des beuglements d’animateurs qui te promettaient de gagner un an de loyer quand je n’en étais qu’au stade où ma mère me mettait du lait chaud dans le thermos pour mes céréales afin d’éviter que je ne mette le feu à l’appartement). Mais c’était le début de l’indépendance : tu pouvais écouter ta musique, avoir tes premières errances comme trouver Phil Collins cool pour ma part et rêvasser pour passer le temps.

Quand on partait en vacances avec mes parents, on avait des règles strictes. Ce n’étaient pas les mêmes règles routières que maintenant : je me couchais par terre à l’arrière de la voiture en guise de lit de fortune. Ainsi on pouvait réaliser tout le trajet de nuit. C’était un peu la mission commando à l’année de mon père. Conduire 18 heures à la suite pour ensuite gérer les tentes et être épuisé 72 heures à la suite. Désormais, on doit visiblement être attaché en ceinture, et mon paternel a conclu en grandissant qu’effectuer une pause sur la route était certainement moins risqué. Durant ces longs trajets, armé de mon walkman, je pensais déjà à tous les films que j’avais vus. J’ai été au cinéma assez tôt, car mon oncle était projectionniste et il me gardait les journées où mes parents travaillaient. Ce n’était pas Cinema Paradisio, mais cela fait partie des mes instants de bonheur les plus vivaces. Déambuler au milieu d’affiches et de bobines gigantesques et découvrir tout un monde sur grand écran, bien loin de la banale réalité de l’école. J’ai donc pu voir des films très jeunes, certains absolument pas de mon âge. Pas non plus Freddy à 5 ans (quoique Jeux d’Enfants avec Chucky m’a terrorisé à un âge où j’avais encore quelques accidents nocturnes. Je parle d’urine et ce ne sera pas la dernière fois de cet article). Et il y en a eu un qui, je pense, fut mon premier en soirée. La première sortie officielle, à 6 ans si j’en crois mes recherches très poussées sur l’Internet. Et autant vous dire, que déjà à l’époque, j’avais fait fort sur ce que j’avais conseillé à mes parents. Certains s’attendent à Bambi ou des générations d’enfants ont appris en direct que leurs mères pouvaient mourir (à un moment, le spoil est autorisé. Les Allemands ont perdu la Seconde guerre à propos). Non mes parents ont sacrifié un samedi soir pour aller voir : Les Maîtres de l’Univers.

Qu’était-ce donc ? Déjà une série animée qui trônait fièrement sur les pots de moutarde Amora qui servaient de verres chez ma grand-mère. J’essaie de vous attendrir avec des souvenirs, c’est une technique de charlatan. Revenons à nos biscotos. Les Maîtres de l’Univers était une collection de jouets qui fut déclinée en série animée puis en film. L’objectif premier était donc bien de vendre des bouts de plastique, l’histoire importait peu, les créateurs l’inventaient au rythme de sortie de ces figurines. Après le succès de Conan le Barbare et Conan le Destructeur, Mattel s’est dit qu’il y avait un filon sur les combattants body-buildés en slip de fourrure. Après assez finement, des concepts comme la barbarie ou la destruction pouvaient mal passer à la caisse du Leclerc pour un achat pour votre enfant de 6 ans. Ils ont donc gardé celui des muscles et du sous-vêtement comme seule protection vestimentaire et décliné un univers. Musclor est un prince qui devient un guerrier surpuissant quand il lève son glaive. Les sous-textes étaient évidemment nombreux et derrière l’univers enfantin des déclinaisons scabreuses étaient multiples. Il doit forcément exister une parodie pornographique, il en existe pour tout. Dites-moi le héros préféré de votre enfance, je peux vous la détruire. Absolument pour tout : un film ou la sœur d’ET téléphone maison se fait prendre par derrière existe, Edouard a des gods à la place de ses mains d’argent et Pikachu décharge autre chose que des ondes électriques dans le Pokemon X. Alors autant dire qu’un golgoth en peau de bête brandissant son arme comme symbole pénien, c’est à la limite du trop de simplicité pour l’adaptation.

Comme souvent, les producteurs ont cherché la crédibilité avec la toile blanche. Le passage sur grand écran est perçu comme un accomplissement. Parfois, ils auraient dû s’abstenir. Au regard de l’univers, forcément une adaptation avait un risque avéré de ringardise. L’avantage, c’est que l’on peut faire gober n’importe quoi à un enfant. Mes héros de jeunesse étaient des tortues des égouts mangeant des pizzas. Et Bernard Kouchner m’a fait croire que je pouvais sauver l’Afrique en envoyant un paquet de riz via l’école. Première idée : engager Dolph Lundgren. Pour incarner le colosse, cela aurait été compliqué d’engager John Belushi. Le casting a dû clairement se passer sous un jour obscur pour le métier de comédien du type « Badigeonnes toi d’huile. Ok, engagé ». Nous étions dès le départ sur une entreprise condamnée à l’échec. Il y a bien Skeletor et tous les personnages, mais on passe de ce monde fantasmagorique à la réalité où Musclor et ce méchant combattent dans Los Angeles. Il y a un acolyte comique (une sorte de gnome horrible qui pète), des gamins qui jouent aux jeux-vidéos (passages obligatoires dans tous les films américains des années 80. Vous plaignez pas, à partir de 2011, le nouveau sacerdoce fut de dire que tous les Arabes étaient des méchants). C’est totalement kitsch, on se retrouve devant un épisode de 22 millions de dollars de Bioman. Et il y a une raison au pourquoi ce type de séries étaient fauchées. C’est car elles n’ont rien à raconter. Si tu avais 8 ans, tu étais déjà trop âgé pour rentrer dans l’univers et tous ces décors en toc te navraient, Dolph apparaissait comme un benêt et ne pouvait faire rêver aucune maman, Courtney Cox pré-Friends n’avait pas encore entrepris l’entreprise de ravalement de façade et apparaissait trop prude pour les papas. Un échec sur toute la ligne, sauf pour le Jocelyn de 6 ans, qui pu ainsi avoir sa première terreur nocturne. Car à cet âge-là, même si mon éducation fut portée sur « tu peux regarder Terminator, là quand il s’arrache l’œil c’est ce qu’on appelle un effet spécial, ce n’est pas vrai », la puissance du son Dolby et de l’écran géant (et probablement mon métabolisme faisant qu’à 21h30 gavé de pop-corn j’étais comme drogué), le film fit plein effet. Skeletor me terrorisa et, un mois durant, je vis la tronche de ce squelette quand je me levais la nuit pour aller uriner. Pourquoi mon esprit avait associé cette figure du mal à la nécessité de ne pas pisser dans son lit, je n’en ai aucune idée. Mais à cause de lui, j’ai mouillé quelques pyjamas. Je pensais tout cela, calé dans ma niche de chien en R5 dans ces voyages interminables, probablement car ne s’arrêtant pas pendant 18 heures de suite je vous rappelle, un moment un de mes besoins les plus naturels faisait surface. Ma technique donc pour me retenir consistait à repenser au vilain d’un autre monde qui a hanté mes arrêts diurnes nocturnes pour ainsi me couper la chique de l’urinoir. Skeletor, si je ne t’ai jamais eu en figurine, tu resteras à jamais ma terreur des WC. Pas certain que ton plan de conquête de l’univers passait par là.

Soyez rassurés, j’ai grandi par la suite et mon oncle me gardait aussi à son domicile. Friand de films d’horreurs, je pus découvrir en arpentant sa collection de K7 la jaquette des Ghoulies, et ainsi confronter ma psychose des monstres qui m’empêchent d’uriner tranquillement. Nous étions là sur une série de films où des bêtes sortent des toilettes pour mieux nous tuer. Des petits hommes des latrines entre le vieillard et le fœtus m’ont permis de dépasser mes terreurs. Après, ceux-ci m’ont obligé à pisser debout au cas où ils débarquaient, si mes craintes étaient derrière moi, les engueulades logiques de mes parents pour cause de flaque à côté d’un récipient qui est tout de même assez gigantesque fut la prochaine étape. À ce jour, aucun héros de fiction ne m’a appris à bien viser. La vieillesse et la maturité m’ont permis de trouver une solution adéquat : s’assoir même pour la petit commission. C’était certainement de cela que Skeletor redoutait : la conquête du trône de faïence.

À lundi car demain c’est férié, et si je connais pas la signification de tous ces jours-là, sur le 1er mai, aucun travail autorisé. Du coup, c’est décompté pour le revenu universel ce jour-là ou pas ? Ah non je suis con, ce type de société nous obligerait à nous investir bénévolement dans des secteurs nous passionnant et aidant la cité et ses habitants. Profitons-en au moins pour rêver un peu à demain. Et pas de Skeletor. Drame, il revient en 2021 avec une adaptation ciné, je vais acheter des couches au cas où.

Jocelyn Borde