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— DE LA CONFITURE AU CONFINÉᚏ JOUR 18

I’ll be there for you

By 3 avril 2020 No Comments

Alors je me retrouve dans cette situation. Celle de l’attente. Celle où l’on a trop teasé la suite et on doit donner à boire au lecteur assoiffé (je me doute que, même sans étude statistique, le lectorat de Survi aime l’alcool. De toute manière, on est en train d’apprendre qu’on peut crever d’une grippette du jour au lendemain, je crois qu’on peut décemment annoncer que désormais nos week-ends démarreront le mardi). Comment s’en sortir face aux attentes : avec la fameuse technique du « Jumping the shark ». En langage série, c’est quand on arrive à l’épisode où les tenanciers font n’importe quoi et il n’y a plus aucune cohérence. Cependant, ressentir cela induit également que la série ou relation avait corps et matière au début. Parfois tout est pipé dès la rencontre. Aucun personnage ne saute au-dessus d’un requin dans Desperate Housewives, c’est déjà totalement idiot dès le premier épisode. Comme si on pouvait douter que les femmes au foyer restaient tranquillement à attendre leurs maris sans avoir des envies de meurtres et de pratiques sexuelles extrêmement audacieuses a contrario de leur propre vie ? Non, forcément elles ont un monologue intérieur riche et décadent : c’est hyper long une journée chez soi, on est en train de s’en rendre compte. Les psys actuellement, ils sont contents de tenir les consultations par Skype, ils peuvent prétexter l’arrivée d’un enfant récalcitrant pour aller s’essuyer le front tant nos rêves n’ont plus aucune décence. Vous avez pourtant déjà vécu cette sensation de chute libre dans le n’importe quoi dans quelque chose qui, aux origines, apportait toute satisfaction aux parties prenantes. Le saut de requin fut consacrée dans Happy Days. Fonzie (pour les plus jeunes, une sorte de Elvis version Aldi qui se la jouait rebelle et devenait copain avec les plus gros losers du lycée bien plus jeunes que lui, un type qui devait écouler de la drogue certainement) sautait littéralement par-dessus cette bête en ski nautique dans un bassin d’eau. Là on sent le craquage en salle d’écriture, plus rien n’a de sens, on détruit littéralement l’ADN même de nos personnages pour garder un peu d’intérêt. En allant trop loin, en réalité on perd nos fidèles. Demandez-vous à quel moment vous avez sauté par dessus le requin dans le propre scénario de vos vies à savoir vos histoires d’amour ? Car oui, on va parler sentiments et projections dans cette seconde saison.

La suite de « ma vie, mon œuvre » se décline sous le joug sentimental. Nous avions laissé hier le petit Jocelyn, confortablement installé à dévorer les conseils parentaux pour mieux appréhender la vie. Bilan : relativement équilibré mais il sentait un vide (pas évident de parler de soi à la 3e personne, je crois qu’il faut avoir un ego suffisamment développé pour croire que nos réflexions couchées sur Twitter ont un intérêt). Il décide donc de partir seul à la conquête de son moi intérieur via une distanciation sérielle. Choisir des programmes générationnels qui nous permettent de couper le cordon. C’est ce que Friends fut pour moi. Mes parents n’ont jamais compris ce que l’on pouvait trouver d’intéressant dans ces épisodes basés sur du rien. Avec une lecture plus adulte, je crois que mes géniteurs avaient surtout du mal à assumer que ce qui nous intéressait dans la vie était le quotidien de six jeunes actifs à New York vivant dans un loft relativement gigantesque et ne branlant absolument rien de leur dix doigts à part boire des cafés. Ce qui fut une avancée sociétale importante quand, des années plus tard, le remake officieux How I Met Your Mother débarqua : eux au moins passaient leur temps à picoler. Autre époque, autre mœurs : plus d’espoir, mets un costard et prends des cuites.

Friends pourtant nous séduit par cette publicité géante pour l’amitié. La famille est celle que l’on choisit. Relativement évident qu’une série basant tout son potentiel sur le fait de se créer un cocon plus réconfortant que celui de nos liens de sang passe mal auprès de ceux qui nous ont mis au monde. En plus, on pouvait tous se projeter sur un personnage. Les maniaques et control-freaks avaient Monica, les largués psychopathes Ross, les artistes Phoebe, les filles-à-papa cherchant un daddy Rachel, les pervers Joey et enfin les pince-sans-rire Chandler. Quelle chance pour tous les jeunes blancs sans problème que nous étions. Oui, Friends ne nous apprenait pas à être inclusifs mais plutôt à nous moquer d’absolument toutes les communautés n’appartenant pas à notre cercle social pré-établi. Choisis ton clan mais ne déborde tout de même pas trop de celui imposé au jeu des 7 familles des origines. Soyons honnêtes, je ne me rendais compte de rien et me projetais seulement dans une vie en colocation ou nous nous contenterions de nous nourrir de pizzas et de mater des films débiles (au final, à peu près le programme de toutes mes années fac, croyez en vos rêves les jeunes). Friends était un peu la version avec des strass et des paillettes de notre fête des voisins. On sait rêver aux États-Unis, ici on a la table avec la nappe en plastique à carreaux rouges et des banales coucheries sur fond de Vouvray pétillant dans la cave de Gislaine. Nos amis américains vivaient mille aventures et se permettaient d’être défaillants comme nous, mais toujours rassurés par leur effet de groupe. Et puis, comme toute promesse, elle se délita et un jour après que Monica et Chandler se soient installés ensemble, Joey et Rachel fricotent et là les sauts par-dessus les bancs de requins m’ont terrassé. Cette série pure sur l’amour fraternel nous évoquait en filigrane que l’on finit obligatoirement par coucher avec ses potes car la quête d’un monde différent nous a trop abîmé. On en revient toujours au même, Friends cultivait tellement l’entre-soi que la collision d’un univers extérieur était impensable même au jeu des sentiments. Même celle dont on voit l’indépendance se matérialiser au fur et à mesure jusqu’à devenir une mère célibataire gérant sa carrière de front, à savoir Rachel, finit avec Ross dans un sursaut final. Merci Friends, je vous raconte pas le nombre de pactes scellés du genre « si à 40 ans on est encore célibataire, on se met ensemble ». Tu imagines le nombre de chronomètres imaginaires qui se sont installés dans la tête d’honnêtes nymphomanes et queutards « putain encore 4 ans à me marrer après je vais devoir m’installer avec Nicolas que je connais depuis la 4e B. En même temps, je l’ai vu vomir par le nez, c’est peut-être cela l’amour ? ».

Alors j’ai encore fait acte de rébellion et quitté cette série. Non pas mes amis, ni effectué aucun pacte avec l’un(e) d’entre eux (concernant le sexe j’entends. J’irai aux spectacles de leurs gamins, je ne suis pas un monstre. Je dirai seulement que c’était nul). Mon choix suivant de série fut donc ma déclaration de guerre (visiblement, on a le droit d’utiliser ce terme pour tout et n’importe quoi désormais) au cynisme. Je quittais mon adoration pour Chandler et ce besoin incessant de continuellement combattre notre incompréhension des normes sociales par des blagues pour me tourner vers la naïveté sans once de second degré : Dawson. Qu’était-ce donc ? À part une œuvre qui a poussé mes parents à se questionner sur mon état émotionnel (et probablement ce qu’ils avaient foiré) ? Une bluette encore plus mièvre que n’importe laquelle des comédies romantiques qui vous fait fondre en six saisons. La vie d’une petite ville de campagne autour d’un blond un peu benêt et son groupe d’amis. Le suspens de base est : Dawson arrivera-t-il à perdre son pucelage ? Ce qui n’est pas évident car il réfléchit et parle comme le plus embrassant des psys à l’âge de 16 ans. Il tombe amoureux de toutes ses nouvelles amies en les comparant toutes à Joey, son amour de ses 4 ans qu’il sacralise, et n’écoute jamais son seul pote masculin Pacey. Qui lui commande basiquement d’arrêter de croire dans la pureté absolue d’une histoire d’amour avec la fille qui t’a vu vomir par le nez à ton premier goûter d’anniversaire. L’avis de Dawson est que Pacey est un obsédé ne pensant qu’au sexe. Mon avis est que Pacey pense aussi aux femmes et pas à son seul ego et plaisir. Le héros titre, sous ses couverts romantiques, ne cible les femmes que pour son propre intérêt, expérience. Il ne comprend pas le concept fondamental : des histoires de baise, d’amour, ou de baise mélangeant l’amour, se vivent à deux. Ce n’est pas un jeu vidéo où tu passes des niveaux tels : la branlette, je contrôle mon éjaculation, je touche des seins, j’arrive au boss de fin le clitoris, je perds.

Je vous le donne en mille : Dawson ne couchera avec personne avant la cinquième saison et donc au moins le 100e épisode et ne trouve rien de mieux pour se faire qu’une amie, qu’il avait déjà draguée dès les premiers épisodes. Forcément, ensuite, le type projette mariage et barbecue le Dimanche et elle finira par se casser à raison. Dawson était cependant troublant dans ma fascination pour ses errances : lui aussi ne comprenait rien à rien au sexe opposé, se calfeutrait dans le rêve et la fiction et partageait une passion dévorante pour Spielberg (qui n’est pas à psychanalyser comme un refus de grandir, Steven ayant au contraire évolué tout au long de sa filmographie). Il avait cette folie d’établir une théorie où toutes les réponses de l’univers se situaient dans les œuvres culturelles. Ce que je compris après coup, c’est que je jalousais en réalité le personnage de Pacey. Ce loser au grand cœur qui ne souhaitait se conformer aux règles lycéennes de paraître, qui se fichait d’être cool. C’était lui en réalité le plus grand romantique. Ces actes ne se matérialisent pas par des grandes tirades stupides sur l’amour, le mal-être et je ne sais quoi. Pacey offre un mur à Joey pour qu’elle puisse peindre après qu’un idiot ait abîmé sa fresque. Pacey part en bateau un été tout seul et, avant, avoue à Joey ses sentiments d’une manière certes maladroite mais on ne peut plus réaliste. Ce n’est pas un pacte, ce n’est pas le dépit : Pacey avait compris avant mon cerveau que les belles histoires ne sont pas forcément éternelles. La belle histoire, c’est notre existence dans son ensemble et il faut se nourrir et respecter toutes nos rencontres. Il couche avec sa prof dès la première saison mais l’aime sincèrement et se moque du qu’en dira-t-on (à deux doigts de finir Président de la République le mec), ne se calfeutre pas dans le passé. Spoiler : la dernière image le montre ayant trouvé la paix avec Joey des années après leur prime idylle. Il n’y a pas eu de saut de requin, les personnages sont restés fidèles et cohérents à eux-mêmes. Dawson finit seul à courir après ses rêves et son ego de créateur boursouflé. Joey choisit celui qui la rend heureuse et qui ne se cache pas derrière la nécessité de lui rappeler ad vitam æternam que lui l’a vu vomir par le nez à l’âge de 6 ans. Mûrir, c’est peut être cela finalement, ravaler sa morve. La jeunesse est formidable, mes parents peuvent être rassurés. 

Pas à demain car, si nous sommes indispensables à vos zygomatiques, nous ne sommes que produits de seconde nécessité après la bière. Alors on va en consommer ce week-end. À lundi.

Jocelyn Borde