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— RÉSEAUCRATIEᚏ JOUR 36

Futur simple

By 21 avril 2020 No Comments

Je suis surprise de voir fleurir les publications évoquant « la vie d’après ». Mais de quoi ces gens parlent-ils exactement ? La vie d’après le confinement, d’après le semi-confinement, d’après le déconfinement progressif ? La vie d’après le coronavirus, la vie après tout type de virus et autres agents infectieux ? La vie après le retour des manifestations ? Certains envisagent cet après comme une révolution pacifique et spontanée, d’autres comme une lutte sociale nouvelle et pourtant toujours la même. Le hashtag #laviedapres est en fait principalement utilisé par les commerçants comme nouvelle accroche marketing, façon qu’ils jugent probablement opportune et à l’indécence moindre pour rappeler leurs clients à leurs activités consommatrices du passé. Et pour les autres, faute de plan concret, #laviedapres est surtout illustré par des fleurs ou du gazon, pour les plus chanceux.

Dans les vrais médias, le monde d’après est malheureusement toujours le même. Pour Le Parisien, il prend, sous le titre de sa Une du 5 avril « Ils racontent le monde d’après », le quadruple visage d’un homme blanc de 62,5 ans de moyenne, soit trois chevelures blanches et trois calvities. Le problème : si cet homme providentiel survit au Covid-19, aura-t-il le droit de sortir de chez lui ? Heureusement, un autre journalisme nous propose un futur plus œstrogéné. Lauren Bastide, la créatrice du podcast La Poudre, poursuit ses interviews, aujourd’hui à distance, et orientées par la situation actuelle avec les mots d’ordre #ellespensentlapres. « Parce que, je ne sais pas si je vous ai dit, confie-t-elle à ses abonnés, mais j’en ai vraiment ras le cul de voir dans les médias toujours les mêmes vieux gars nous expliquer la vie. » Le nouvel épisode de La Poudre nous présente alors la militante afro-féministe Fania Noël, qui donne son mode d’emploi pour penser le futur. « James Baldwin disait que si on veut changer le monde, il faut être constamment dans une position qui est un jeu d’équilibriste entre la conscience parfaite et lucide que le système actuel va être extrêmement dur, extrêmement difficile, quasiment impossible à changer, et en même temps la croyance extrêmement ancrée qu’on peut le changer. »

Bien sûr, il y a toujours la team « c’était mieux avant ». Arte nous offre ainsi une lumineuse expérience métaphysique en diffusant les aventures de l’écrivain Sylvain Tesson sur les pas d’Ulysse, voguant entre la Turquie, la Grèce et l’Italie, tout en dispensant ses leçons de morale toutes personnelles. Selon l’expert ès mythologie, de nos jours « on entend toujours le mot de savoir, de connaissance, de progrès, de technique et de recherche, mais on n’entend plus tellement le mot de beauté ». Les chercheurs du CNRS seront ravis de recevoir la beauté de ses œuvres littéraires, à défaut de liquidités pour poursuivre leur travail. Préférant même ses lunettes d’avant, réparées au Scotch avant de passer à la télé, sa thèse la plus percutante reste le parallèle qu’il avance entre les sirènes de l’Odyssée « qui disent : nous savons tout ce qui se passe aujourd’hui sur la terre, nous vous épions, nous savons tout », et les GAFA et le numérique. Marc Zuckerberg serait donc la nouvelle sirène.

D’autres tentent simplement de profiter de l’instant présent, à l’image de cette publication sponsorisée « La joie des fleurs ». Par ce message d’amour, gratitude et soutien s’adressant à tous, l’Office hollandais des fleurs nous incite à colorer nos vies, en ces temps de confinement, de par le langage des fleurs, soit « L’espoir fleurit » écrit dans et par les fleurs, au centre d’une sorte de camembert Trivial Pursuit grandeur nature, littéralement, constitué de fleurs rangées par tranches de couleur. Parce que les fleurs interpellent, et restent un rappel que la poésie de la vie ne s’arrête pas aux obstacles. Elles continuent de nous faire rêver, et nous incitent à rester tourné(e)s vers la lumière. Et c’est ainsi que l’espoir fleurit (un constat qui ne serait certainement pas démenti par Arielle). Alors, même si ce n’est qu’en ligne pour le moment, partagez la lumière des fleurs – avec cette vidéo, ou vos propres créations florales –, et le hashtag #lespoirfleurit. Pour donner vie à ce message, 200 000 fleurs ont été utilisées. Une équipe de 20 personnes a contribué à la création de ce dessin, dans le respect des consignes d’hygiène. Pour plus d’informations, vous pouvez retrouver les actions de l’Office hollandais des fleurs sur leur site LAJOIEDESFLEURS.FR, pour colorer la vie… même à distance ! Ainsi, chacun se raccroche à son petit monde personnel et fantasmatique pour aller de l’avant. Ma belle-mère publie des cœurs différents chaque jour (en feuilles, en tissu, en bocaux…), mercredi les femmes portaient le deuil sur leur photo de profil, avis aux tabasseurs parmi nos amis Facebook. Même les banques et compagnies d’assurance communient dans un élan solidaire, offrant à leurs clients non pas de justes prêts et prises en charge financières des conséquences de la pandémie, mais purement et simplement un soutien immatériel, de la compassion, un supplément d’âme, « se mobilisant à nos côtés » pour « sans attendre rester joignables par mail », tous les flux financiers de ce bas monde étant réservées à la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame.

À la question finale du podcast : « Si vous vous autorisez pendant quelques minutes à rêver un monde d’après, à quoi ce monde pourrait-il ressembler ? », Fania Noël ose projeter un ciel plus dégagé. « Je pense que le monde d’après, pour moi qui suis afro-féministe, c’est que la collapsologie, la fin du monde, ce n’est pas possible, parce que moi, mon monde, en tant que Noire, en tant que femme noire, il n’est pas encore advenu, donc ça ne peut pas être la fin du monde, parce que franchement, c’est pas possible ! Et comme dit Octavia Butler, si on ne peut pas briller sur leur soleil, il faut créer d’autres soleils. »

Marion Le Nevet