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Et vous m’avez parlé de Garry Davis, de Frédéric Aribit - SURVI
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— JEAN-FRANÇOIS KIERZKOWSKIᚏ JOUR 49

Et vous m’avez parlé de Garry Davis, de Frédéric Aribit

By 4 mai 2020 No Comments

Et vous m’avez parlé de Garry Davis, de Frédéric Aribit (Éditions Anne Carrière, 2020)

Beaucoup d’incertitudes persistent concernant notre situation après le 11 mai : pourra-t-on se déplacer comme on veut ? Dans d’autres départements, d’autres régions, d’autres pays ? Seulement à l’intérieur de la Communauté européenne ou en dehors ? Faudra-t-il présenter une attestation ? Une carte d’identité ? Un passeport ? À l’heure où la question de libre circulation occupe les esprits, il me semble opportun de se pencher sur Et vous m’avez parlé de Garry Davis, un roman-biographie d’un utopiste un peu oublié aujourd’hui.

Garry Davis, pour ma part, je n’en avais jamais entendu parler. Il s’agit d’un Américain qui, après la Seconde Guerre mondiale, en vient à la conclusion suivante : si les pays se battent, si les gens s’entretuent, c’est parce qu’il y a des frontières et des pays ; donc si l’on parvenait à instituer un gouvernement mondial, à coup sûr il n’y aurait plus de guerre. Ni une ni deux, le jeune Garry quitte son pays, voyage en France, renonce à sa nationalité, se débarrasse de son passeport, puis s’en fabrique un nouveau avec un bout de carton plié en deux. Sur la ligne Nationalité, il renseigne : Citoyen du monde (c’est le premier à utiliser l’expression).

Garry s’installe ensuite place du Trocadéro où il décide de camper pour diffuser sa bonne parole. Pourquoi là-bas ? Parce qu’en ces années d’après-guerre, et cela jusqu’en 1952, l’ONU, qui n’a pas de siège définitif, tient ses assemblées générales au Palais de Chaillot. Pour cette occasion, l’endroit bénéficie d’un titre d’extraterritorialité temporaire. Idéal pour qu’un homme sans nationalité y déclare sa résidence.

On pourrait croire qu’un tel hurluberlu se retrouve à prêcher dans le désert. Au contraire : il regroupe de nombreux adeptes à qui il vend ses passeports Citoyens du monde et obtient le soutien de plusieurs intellectuels de l’époque : Breton, Camus…  Ce n’est qu’un début.

Garry passera sa vie à tenter de prouver que les frontières ne servent à rien et voyagera partout dans le monde grâce à son bout de carton fabrication maison. On apprend dans ce livre l’origine des cartes d’identité et des passeports (très récents, en fait) et on réalise que ces papiers n’ont finalement pour valeur que celle qu’on veut bien leur donner. On découvre surtout la vie d’un homme qui restera idéaliste jusqu’à la mort (imaginez une sorte de Daniel Cohn-Bendit qui n’aurait pas cédé aux sirènes de la bourgeoisie dès la trentaine passée !)

La réussite du livre, c’est qu’il évite un manichéisme du genre : gentils altermondialistes contre méchants nationalistes conservateurs. L’histoire, plus subtile, fonctionne comme un coup de billard à trois bandes : elle est racontée par le biais d’un homme qui rencontre une femme dans un bar (un peu le même principe que dans La chute de Camus). Ces deux inconnus, bien que très différents, ont chacun à leur manière perdu leurs illusions de jeunesse. Entre drague et curiosité, la discussion s’engage. Ils en viennent à parler de Garry Davis. Au fil du récit, on comprend : tous deux se passionnent non pas pour l’idéalisme originel du personnage (qui n’est pas idéaliste à vingt ans ?), mais pour sa capacité à le rester toute sa vie.

Et vous m’avez parlé de Garry Davis est autant un questionnement sur les idéaux de frontières qui se dépassent que sur les idéaux de jeunesse qui passent.

Jean-François Kierzkowski

Illustration : Marek