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— DE LA CONFITURE AU CONFINÉᚏ JOUR 37

Éducation sentimentale

By 22 avril 2020 No Comments

Le mercredi, c’est le jour des enfants. Il est aisément rétorquable qu’en ce moment c’est leur journée tous les jours. Plus d’école, des parents tellement à bout qu’ils n’auront jamais bouffé autant de tablettes (qui pourrait le leur reprocher ?). Ils vivent le rêve que j’ai eu à leur âge. Non de vivre dans un monde où la valeur travail ne veut plus rien dire et leur seul salut est le revenu universel, mais le devoir de rester à la maison pour jouer à la console et changer le monde. Tout le monde est obligé de lâcher du lest, il en va de sa survie mentale. Vous croyez que cela sert à quoi l’école ? À les occuper et les fatiguer au moins sept heures. Bon aussi à leur apprendre la diversité alimentaire : ce qu’il y a dans ton assiette à la cantine te fait vite regretter la cuisine de la maison. À l’heure où le déconfinement sera visiblement proposé pour ces jeunes tranches d’âge en 24 temps différenciés il faut leur simplifier la tâche par des leçons de grands pédagogues qui leur permettront d’avoir des référents stables (c’était déjà la galère pour eux avant, niveau des semaines A et B pour la garde, alors maintenant tu auras des semaines pour l’école. Installez leur directement google agenda sur la tablette, c’est la sienne de toute manière désormais). Rappeler à notre futur qui n’en a pas comment se comporter. Pas de psy ici dans ma chronique. Ne vous embêtez pas à vous lancer dans des visios avec celle ou celui qui vous prend votre argent en temps habituel (je parle thérapie, pas de l’ex-conjoint), alors que tout est à disposition avec le cinéma.

Comment bien élever son enfant ? Il y a plusieurs cas de figure. Déjà, lui prouver votre amour. Non pas en lui envoyant des messages trop mignons sur Animal Crossing, mais comme un(e) chef de famille. Avec des actions symboliques. Prenons Over The Top, ou la plus grande démonstration d’amour paternel. Ah on raille souvent les pères qui se défaussent de leurs responsabilités (en même temps, y a souvent de quoi). Ici Stallone routier et symbolisant la figure de l’homme moyen américain des années 80 (qui aime donc les camions, n’est pas très malin mais a des valeurs simples comme la bière, la famille et les armes à feu) se voit écarté de l’éducation de son fils. Oui, c’est un homme du peuple quand son ex-belle-famille se rapproche plus de la famille royale. Cependant, à l’époque, il n’y avait pas Meghan Markle pour nous montrer la voie de la fermeté dans le yoga et il dut donc se faire à cette idée. Malgré tous les kilomètres qu’il avalait, il ne pouvait se permettre un procès (nous sommes sur un drame, voir Sylvester conduire le regard au loin sur des notes de piano, cela déchire le cœur). Son ex-belle-femme malade, elle lui confie l’enfant, ne faisant pas confiance à sa famille de riches dégénérés. Celui-ci a vécu dans la tradition des cuillères en argent et des bénédicités et se retrouve à taper la route 66 dans un truck avec son père à casquette. Si la capacité d’adaptation est plus grande à 10 ans qu’à 35 (plus simple de s’adapter en colonie de vacances qu’en séminaire d’entreprise), la mixité sociale restait un souhait déjà inconnu à l’époque. Inévitablement, la route va les rapprocher et une relation forte va naître. Pendant ce temps, le grand-père machiavélique veut récupérer l’enfant et est persuadé d’avoir tous les droits : il a de l’argent. Alors Sylvester a une idée on ne peut plus logique : participer à une compétition de bras de fer pour gagner à la fois le respect de son fils, un nouveau camion rutilant et 100 000 dollars. Nous ne sommes pas tous garnis de bras aussi musclés que le personnage et je crains que les compétitions de bras de fer aient arrêté en même temps que toutes les fermetures des Macumba 2000. Mais il y a là une piste. Pour que votre enfant vous respecte et écoute à table, démontrez-lui votre force mentale et votre capacité à vous faire mal à vous-même pour son bien. Les gamins, ils comprennent pas les sacrifices métaphoriques, il faut vraiment avoir des échardes. Amenez-le à la fête foraine et tapez sur un ballon mesurant la vitesse de votre poing, tapez dans des bûches. Autant de signes qui lui inspireront le respect. Pour celles et ceux dont l’enfant démontre des signes évidents de dégoût des années 80, il existe une version des années 2000. Remplacez tout ce que je viens de vous décrire par des robots, Hugh Jackman et gardez une tête à claques semblable pour le bambin. Real Steel est bien la preuve que vingt ans après, l’innocence reste la même. Cependant, les conditions ont évolué, nous n’avons plus envie de nous salir et envoyons des droïdes faire le sale boulot à notre place. Pas étonnant qu’ils préfèrent leurs téléphones à nos leçons de vie. La technologie peut aider, mais les ressorts restent le même. C’est la beauté du cinéma. Cette maxime ne marche pas obligatoirement dans la vie réelle : si vous leur avez promis le Space Mountain, ils vont être déçus d’un tour en balançoire.

Ces années-là ont été celles du triptyque du muscle. À côté de notre étalon italien, on retrouvait un Autrichien devenu gouverneur et un chauve qui est confiné actuellement avec son ex-femme. Ils ont tous participé à la tentative de montrer que, derrière la puissance, il y avait des cœurs tout aussi vigoureux. Si je ne reviendrai pas sur leurs échappées comiques, la puissance émotionnelle a toujours résidé sur le même modèle. Un enfant de retour dans notre vie à qui on va démontrer que l’amour est plus fort malgré les épreuves de la vie (on notera toutefois que les films ne plaçaient pas la mère dans la position de la marâtre, seule la belle-famille était toujours coupable). Scharwzy prend, lui, le rôle du beau-père potentiel dans Un Flic à la Maternelle. Pas au début de l’histoire, mais l’amour va se dévoiler petit à petit. Il est un inspecteur infiltré dans une école, devant retrouver un trafiquant de drogue. Là je vous le donne en mille : l’institutrice de l’école est son ancienne femme (on fait tous des mauvais choix parfois) et l’enfant du dealer est aussi dans l’école (et dès fois on imagine que l’argent du crack va pouvoir le placer dans une école privée, ou au moins l’éducation sera sauvée). Que fait notre inspecteur préféré ? Déjà il fait adopter des gestes barrières très stricts aux élèves de sa classe, mais qui leur permet plus de se protéger contre tout individu armé qu’un virus. Après, des Américains ont essayé de tirer dans une tornade l’an dernier, il ne faisait que de s’adapter aux us et coutumes. Sans tout vous spoiler, il va sauver tout le monde, arrêter le méchant, emballer l’ex-femme et devenir une idole pour toute la maternelle. Et l’enfant pré-cité va enfin trouve un modèle. Ses attentes étaient assez basses, je vous rappelle que son propre père vendait de la drogue et retrouvait sa mère pour objectivement la trucider. Nouvelle leçon : si vous voulez recomposer une famille, partez sur une base où le niveau est tellement bas que vos maigres efforts paraîtront héroïques. Visiblement, amener des armes à l’école et prendre pour appât un enfant qui vient tout juste d’arrêter de remplir ses couches serait utile à la fois pour trouver l’amour et être le chaînon manquant d’une famille recomposée. Sur les leçons pédagogiques du film, le niveau se situe autour d’un entraînement des commandos adapté pour le plus jeune âge. Peu importe le matériel à disposition, Arnold repense l’utilité des cerceaux et des gros tapis de mousse pour littéralement les préparer à l’armée de terre. Construisez donc un puits dans votre jardin, remplissez-le de pétrole (cela ne vaut plus rien de toute manière) et inventez des jeux. Avec une corde à disposition, ne soyez pas des monstres. Lui a essayé dans le film de faire ami-ami au début, il a failli y laisser sa peau.

Au côté de ces deux monstres pas si fragiles, se logeait un troisième larron. Plus que des films, ces trois pères ont monté une chaîne de restaurant « Planet Hollywood ». Vendre à la fois des burgers et des artères bouchées et une condition physique irréprochable à l’écran, en voilà un choix audacieux. Bruce Willis représentait une autre forme d’autorité. Moins de muscle, de cheveux, mais plus de bagout. Mais il ne pouvait laisser de côté le chemin de la figure paternelle attendrissante. Après des compétitions de bras de fer où toiser des élèves de grande section n’était pas à sa portée en termes de réalisme. Il a joué une autre carte quant aux leçons sur l’enfance :  apprendre de son propre soi chérubin. Dans Sale Môme, Bruce joue un homme qui n’a pas le temps. Le boulot a pris toute la place, pas de femme, pas de gamin. Il n’a même pas de chien. Sa vanité et ses stock-options suffisent à son bonheur. Enfin c’est ce qu’il croit, car une armoire pleine de costumes ne remplit pas le trou béant dans son cœur. Un matin il voit débarqué un gamin dans son salon. Et petit à petit, il va comprendre que Rusty est en réalité : lui à 8 ans. Alors là, on ne l’avait pas vu venir. L’enseignement de ce film est de nous démontrer que les rêves d’enfant non tenus produisent d’énormes ratés. Alors aiguillez bien vos enfants sur soit des trucs réalistes, soit des trucs dont vous pourrez profiter (pécuniairement j’entends). Là par exemple, Bruce va trouver le bonheur en récupérant un chien à trois pattes, en devenant pilote et donc en risquant sa vie et enfin en fondant une famille. Donc des emmerdes, du stress quant il était totalement peinard chez lui. Aucune valeur ajoutée : il doit acheter des croquettes, doit certainement payer plus cher en assurance-vie et conseiller à ses propres enfants de ne pas rêver trop grand sinon ils deviendront des adultes aigris. De mon côté, je rêvais jeune de pouvoir manger des pizzas à n’importe quelle heure de la nuit comme les Tortues Ninjas avec personne pour me dire quoi faire, je crois que j’ai plutôt réussi. Pourtant, mon épanouissement n’est pas total : manger gras à 2 heures du matin fait grossir, mes parents auraient dû mieux aiguiller mes rêves. Pour le pari financier, j’ai toujours été nul au foot de toute manière (plus précisément, je ne voulais pas en pratiquer car cela salissait les habits).

Tous ces chefs-d’œuvre de ces figures masculines révolues des années 1980 marquent le sceau d’une époque. Dans toutes les histoires, il y a les grands oubliés. Vous me direz dans celle-ci ce sont les femmes qui étaient malencontreusement trop considérées comme des faire-valoir ou tout simplement absentes de ces films. Il y avait également un autre costaud, qui a marqué de son empreinte les films sous testostérone. Après, lui n’a pas versé dans le sentimentalisme. Donc peu de grande leçon pour mieux appréhender la sensibilité de votre enfant. Jean-Claude Vandamme envoyait des coups de pied retournés, des cassages de nuque et n’était pas là pour la garderie. Le monde l’a redécouvert avec Loft Story pour s’en moquer jusqu’à épuisement. C’est là que provient tout le malaise : il était probablement l’être le plus pur de la bande, un acteur qui ne savait pas jouer la comédie dans ses films ou la vie. Et en cela le plus attachant. Ses leçons pour les plus jeunes ne s’appréhendent pas au travers de ses films (vous apprendrez uniquement comment diviser un corps avec votre pied de douze manières différentes) mais dans son parcours, sa vie. Jean-Claude a multiplié les erreurs, les excès mais ne s’est jamais camouflé derrière le cynisme d’un message à porter. Il apparaît comme foncièrement prêt à aider son prochain malgré tous les quolibets et nous le prouve encore une fois durant ce confinement. La dernière vidéo de sa chaîne YouTube est fascinante de malaise : JCVD nous sauve littéralement de toutes les situations à la force de ses bras et pieds. Près de 30 ans après, il n’a jamais dévié de sa route.

À demain pour d’autres aventures. Profitez-en car le décompte est enclenché, dans 15 jours tout le monde devra faire semblant de retourner au travail.

Jocelyn Borde