loader image
— DE LA CONFITURE AU CONFINÉᚏ JOUR 39

Docteur Serge et Mister Fuckin Fred

By 24 avril 2020 avril 26th, 2020 No Comments

Il faut rire. Pas le choix. Je ne vais pas lister tous les drames et situations anxiogènes vécus par nous toutes et tous, il suffit d’allumer votre poste, vous aurez toutes les informations. Quand le président américain recommande des UV et d’injecter du désinfectant dans les poumons des malades, on sent en revanche que l’on ne pourra pas dépasser la réalité. Bravo le monde, tu as réussi à surpasser tout scénario de film catastrophe (on t’attend Godzilla toutefois) et chaque jour détrône le précédent. Certes il n’y a pas de vagues géantes qui déferlent sur nos villes, mais vous ferez moins les malins dans 15 jours. On sera là à arpenter le bitume tranquillement, quand l’attaque va surgir. On a laissé nos villes durant deux mois aux pigeons, vous croyez qu’ils vous nous laisser venir salir leurs trottoirs facilement ensuite ? Dans tout ce marasme, le tournage des Tuches 4 est annulé depuis longtemps et ils doivent réécrire des scènes sans figurant. Notre fierté nationale comique est en danger, cette saga si puissante qu’elle prend le pouls de notre société. Après un décryptage de la politique et de la république en marche, la prédiction des gilets jaunes, les voici confrontés au coronavirus. Dans 150 ans, quand les historiens étudieront tout cela, c’est cette famille qui sera disséquée. Mais alors comment rire quand le quotidien devient si fou ? La politique a ses dérivés avec Donald et Boris, excroissances d’une planète qui tourne à l’envers. Le danger de ceux-la (ce ne sont pas les seuls) est que même n’importe quel épisode de South Park ne pourrait prédire leurs plans et les dépasser. C’est certainement le point de non-retour. Nous avions eu des prémices avec Georges W. Bush dont les créateurs de la série précédente avait singé via une série nommée Bush Président. Une sitcom absurde qui alignait les conneries d’un irresponsable au sein de la Maison blanche. Mais même eux se sont vite trouvés dépassés face à la réalité des décisions qu’il prenait dans la vraie Amérique.

Cette nation qui rêve toujours plus, veut manger des steaks toujours plus grands, et conduire des camions qui redéfinissent la notion de complexe du pénis a encore une fois sorti son épingle du jeu. Georges W. Bush dans sa bêtise crasse était un avant-goût du boss de fin qu’est Donald Trump. Dans un film, ses délires paraîtraient comme irréalisables. Comme un personnage qui ne peut être aussi con. Trump gouverne comme s’il était Gossip Girl : en balançant des bombes via Twitter planqué derrière celles que son armée possède. Pour contrer ce moment particulier, nous devons aller vers celles et ceux dont la démesure et la déraison a toujours marqué leur carrière : des professionnels de la vanne. Pas des apprentis comiques qui confondent politique, pouvoir et caméras cachés absolument pas drôles mettant en danger des populations entières. Non, il faut se tourner vers des personnalités plus grandes que tout ce bordel. Si Donald et Boris sont à classer dans la dramédie, nous avons en France un digne représentant de la folie qui elle procure du bien-être. Le sens comique s’obtient par la répétition, l’exagération, une certain notion du timing et l’observation. En toute logique, comme toutes nos journées se ressemblent et deviennent de plus en plus contradictoires sur ce que l’on aura le droit de faire ou pas à la sortie, il y a matière à rire. Sauf que cette réalité manque de deux ingrédients essentiels : les chutes et du caca. Enfin ce n’est pas une sentence définitive, nous ne sommes pas dans une thèse sur la comédie.

Revenons à notre fierté hexagonale. Ses traits les plus connus sont ceux autour de Serge le Mytho. Un personnage de Bloqués où il apparaissait comme un bonimenteur malade qui, sous ses tonnes de délires, cachait une profonde sensibilité. Le vernis du clown triste, Serge en racontant n’importe quoi disait tout sur son quotidien morose, ce monde violent qu’il préfère colorier d’aventures. Je ne vous ferai pas l’affront de décrire la série. Un conteur dont les dédales du cerveau n’avaient aucune sortie, un escape game de l’infini de l’absurde. Ce personnage, Jonathan Cohen l’a rendu culte car on ne sait jamais ce qui est de l’inné, de l’acquis. Même Jonathan l’acteur découvre a posteriori les voyages que son cortex a improvisé où il se retrouve à se faire sucer par Brad Pitt après être allé chez le boucher en hélicoptère. Parfois les personnages prennent tellement de place qu’ils nous remplacent. Michou n’est pas devenu l’homme en costume bleu en une journée. Il a fallu du travail, de l’abnégation, un paquet d’UV et de coupes de champagne pour ce résultat. RIP Michou, tes photos sur Instagram durant le confinement auraient certainement été un délice. Jonathan se fait sans nul doute appeler Serge dans la rue, et tout le monde attend de lui désormais des saillies totalement borderline. Qu’il nous prenne par la main et nous conduise dans son monde. Ce sont les acteurs monstres que vous ne pouvez plus diriger. Je ne vois personne dire à Depardieu de jouer dans une intention particulière et de ne pas boire sa douzième bouteille de vin. On ne lui demande d’ailleurs même plus d’apprendre son texte. Il est libre et n’a jamais été aussi pertinent que lorsqu’on le laisse ainsi, cheveux au vent et décontracté du gland. Jonathan dépasse aussi le cadre. Alors qu’il ne peut-être que plus adapté à scénariser sa vie et non s’adapter à des histoires, une création ultime est arrivée cet été : Fuckin Fred.

Fucking Fred c’est l’épilogue d’une idée d’Orelsan et son équipe. Sur sa tournée d’été, ils invitaient des amis à venir filmer ce qu’ils voulaient. Forcément la vie dans un tour bus, les possibilités sont limitées peu importe ton niveau de notoriété. Tu te réveilles tu ne sais pas trop où, ha ha on rigole dans les loges avec d’autres artistes au baby foot, tiens si on faisait une sieste dans une couchette à côté de chaussettes sales. Autant de promiscuité qui ne sont que des souvenirs lointains mais qu’il est agréable de se rappeler. En invitant Cohen, rien ne va se passer comme prévu. Dès le début, l’acteur se met en place. Ou son personnage, on ne sait déjà plus. Il est en roue libre sur l’autoroute du non-sens qui nous aiguille sur celui à adopter dans ce monde en dérive. Il y a un sketch forcément un peu imaginé et la sortie de route de Jonathan. Un homme si inconscient que, dans ses rêves, il doit arriver à l’école et lui-même se mettre cul nul au milieu de la cour. Le climax de la création est inévitablement sur scène, moment de liesse populaire et de vérité. Le rideau est tombé sans parade de caméra. Et là invention méta d’un personnage dans le personnage. D’une blague s’apparentant à « Jonathan Cohen qui joue un peu le personnage de Serge en proposant des idées pour aider Orelsan qui n’en a pas besoin », nous passons à la création d’un monstre incontrôlable. Fuckin Fred ou la version surréaliste d’Helmut Fritz et de René la Taupe qui auraient copulé. Un Patrick Sébastien de l’entertainement de masse de la nouvelle génération. Un chanteur totalement con qui s’impose le défi sans second degré de faire chanter à une foule en délire qu’elle devrait lui sucer la bite et de s’enculer. Car Fuckin Fred a en une seule journée tout compris ce qu’est un festival. C’est le rapprochement, la promiscuité, la convivialité et lui traduit cela en sodomisant ses compagnons d’expédition. Après, à quel moment pouvez-vous être plus proches de vos amis qu’en vous insérant profondément dans leur rectum ? Bien entendu, il y a des formules de politesse et de consentement préalable. Fuckin Fred est totalement con et indispensable à nos vies mais pas irresponsable. Lui seul peut passer ces instants de fin du monde en ne proposant que du bonheur. Ce que ce faux documentaire vous propose, c’est d’assister à sa naissance. Au moment où l’être humain Jonathan déjà possédé par Serge lâche totalement la rampe. C’est le faire-part avec des extraits de sextape des parents. On boucle la boucle, l’immaculée conception, nous avons nos réponses.

Fuckin Fred est l’alter ego qui manquait à notre vie. Un être toujours là pour nous aider, nous montrer la voie. Il n’est là que pour son prochain, c’est le nouvel apôtre. Que fait Fuckin Fred sur scène ? Il prépare des cocktails. Comment réagit Fuckin Fred au Coronavirus ? Il aide les populations à survivre avec son art, une chanson nous rappelant les gestes simples. Fuckin Fred est devenu l’excroissance malade de Serge qui elle-même était l’aboutissement des délires de Jonathan. Participant à un live pour de la collecte de dons, Fuckin Fred nous parle d’humanité, de rapprochement métaphorique. Devrions-nous tous avoir un alter ego pour survivre mentalement à toute cette folie ? Quelque part, tous mes écrits ici le sont. Je livre ma partie solaire, des conneries qui aident à passer le temps. On a tous besoin d’avoir notre double, de mettre notre costume en lycra et d’affronter ce film catastrophe où toutes les vérités d’hier sont les contre-indications d’aujourd’hui. Pour survivre à ce film, il faut donc arrêter de serrer les gens que l’on aime et se remettre à fumer alors que j’ai déjà pris mes 10 kilos réglementaires à la suite de l’arrêt. Complètement con ce film, c’est Donald qui l’a écrit ?

À lundi pour le retour. Entre-temps je vais devoir réapprendre à ingurgiter de la nicotine et laisser ma peau de rouquin cramer dans mon jardin pour les UV. Pour passer la crise, il me faut donc deux cancers, complètement con la médecine.

Jocelyn Borde