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— DE LA CONFITURE AU CONFINÉᚏ JOUR 6

Que la famille

By 22 mars 2020 avril 2nd, 2020 No Comments

On est dimanche. C’est jour de célébration : familiale, religieuse, de comptoir de PMU. Aujourd’hui pas d’hosties ou de poulets rôtis et on se met même à se rappeler avec émotion de la visite chez mamie. C’est toujours quand on est privé d’un élément qu’on se met à le regretter. Vous allez voir quand dans trois mois on se remémorera avec larmes de ce que l’on nommait congés payés. Seul sur mon canapé face à ma cheminée ancien four à pain du rez-de-jardin de l’hôtel particulier me servant de lieu de confinement, la mélancolie m’habite. Pour y remédier, il n’y a pas 10 000 solutions. Au regard de l’expérimentation d’hier soir, ce n’est pas de mélanger une fiole toute prête pour mojito dans une bassine avec du rhum brun et du Perrier. Non, lors de ce vague à l’âme, il faut écouter des complaintes plus tristes que son état. Alors je lance la discographie de PNL. Et vais conter pourquoi ce duo est à mes oreilles primordial au-delà des ricanements de notre petit monde ou rien.

Pour ceux qui n’ont rien écouté au fond de la classe, on pourrait résumer à : deux rappeurs perfusés d’autotune servant un spleen loin d’être à la mode, une violence douce tels des préliminaires sans fin, une absence totale de second degré, des gros muscles pour des cœurs qui saignent, un braquage total de l’industrie. PNL est l’image du rap et de sa prise de pouvoir ces dernières années. Ce sont les boss de fin (bon, non, en réalité c’est JUL, le dernier level. Mon objectif de documentaire sur sa vie est toujours d’actualité, tant le personnage me fascine. Je ne pourrai pas défendre par contre sa musique, faut pas déconner. Mon mauvais goût ne va pas jusqu’à la zoubida pour adorateurs de pots Ninja de scooters). PNL a bien appris les règles du jeu et n’a pas voulu respecter les codes de bienséance des patrons. Le rap est le chantre du libéralisme alors le duo n’a jamais voulu partager. Ils sont indépendants, et récupèrent la caillasse qui leur est due. Pas d’intermédiaire, directement du producteur au consommateur. PNL ce sont des Jérôme Kerviel qui ont réussi. Car contrairement à lui, ils ne se repentent pas d’avoir baisé un système : ils ont vu, sont venus, ont vaincu. Il est aisé de les singer : tu filmes une hyène au drone, tu rappes en chantonnant que tu es triste d’être né du mauvais côté de la nationale en buvant du tropico dans une reconstitution de ton bureau de bicrave dans le hall dans le désert.

Pourtant il m’est complexe de comprendre comment on peut autant dénigrer ce duo. Qu’on n’aime pas la musicalité, j’entends. Que certains des propos dérangent, je soustrais totalement (il y a des passages extrêmement problématiques sur leur rapport aux femmes, à l’homosexualité. On en revient toujours à ce propos au souci initial qu’est l’éducation, bien plus important à traiter que la responsabilité des messagers à mon sens. Ce qui ne veut pas dire que tout est tolérable et qu’il ne faut pas pousser les générations futures à s’extraire de ces rapports de domination malsains). Néanmoins, il y a un sens absolument pas caché et une description de tout ce qui déraille dans notre société au travers de leurs différents albums. Que cela pose question et nous rappelle à l’ordre de tout ce que l’on a foiré en tant que société, c’est peut-être là où le propos m’intéresse. Bon, en même temps, mon argument est un poil caduque, tant leurs clips empreints de national géographie ne sont pas très économes en termes de bilan carbone.

Ce qui me touche dans les propos de ce duo est leur rapport à la solidarité. Pas d’inquiétude, PNL n’ira pas jouer pour la Fête de l’Huma à moins de 200 000 euros, j’imagine. Mais quelque part, savoir que Michaël Youn offre un mois de sa vie aux Enfoirés ne me donne pas non plus envie d’aimer Fatal Bazooka. PNL rappe pour les leurs : leurs amis, leur père. Et cela s’arrête là. Ils ne cessent de chanter le monde, la volonté de bouffer l’univers quand ils ne se sentent bien qu’auprès des proches. C’est finalement tragique d’entendre deux artistes ayant réalisé tous leurs rêves de gloire et de reconnaissance et se rendre compte qu’ils ne sont heureux que sur le toit de leur cité. En version jeune quarantenaire blanc bien sous tout rapport et ayant grandi en pavillon : c’est égal à aller tromper sa femme inlassablement et se rendre compte que le bonheur c’est près de la cheminée entouré d’elle et de ses enfants. Parfois le bonheur, ou à minima le malheur le plus acceptable est au plus proche de nous. Remercions le Coronavirus, pas mal de monde va pouvoir confronter cette théorie. Vous avez le droit de trouver vos enfants cons par contre, contrairement à votre compagnon/ne de vie vous les avez pas choisi.

Dans ma bulle, c’est totalement jouissif de voir ce duo taper 80 000 euros au Centre National du Cinéma pour reconstituer un lieu de deal après avoir loué un étage de la Tour Eiffel pour un clip. Toute la vacuité de notre société y est résumé. Ils ont gagné au grand jeu de l’argent, sont devenus des puissants mais resteront toujours les fils d’un daron homme de main de Serge Dassault les ayant protégés coûte que coûte (leur padre j’entends, je ne suis pas certain que Serge Dassault ait jamais réfléchi au-delà de son intérêt personnel).

Que l’on ne me fasse pas écrire ce que je ne veux pas dire : je ne clame pas que la protection du grand banditisme en chemise blanche est le salut de notre société. Cependant, au virage réel que nous devrons bientôt prendre sur les responsabilités individuelles des gens au pouvoir, PNL sont un début de réponse. Ne comptons sur personne à part sur les réseaux de solidarité que l’on crée. Toute l’ambiguïté de ce groupe est aisément synthétisable : ne penser qu’à sa survie sans jamais oublier ceux qui comptent. Le rap est une musique de l’individu, où l’on parle de sa condition, son rapport à la société, comment on a gagné plein d’argent pour acheter des signes de reconnaissances sociales. Ce duo est fascinant car eux noircissent des pages de rimes pour conter comme la roue est factice et les dés sont pipés : ils sont arrivés au sommet, à la lune. Pourtant, à la fin, ce sont toujours les bandits qui furent élus démocratiquement qui géreront le bal. Finalement, c’est la violence du dehors qu’ils ne comprennent pas. À laquelle ils répondent par un refus brut et parfois bien trop empreint de virilisme. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les muscles bandés et les pompes ne sont que des cris de petits garçons apeurés par les codes sociaux qu’ils ne maîtrisent pas.

PNL me rassure car finalement ils sont bien plus tristes que moi. Je sais que lors d’un coup de mou, les écouter chantonner leur mal-être et comme le fait d’avoir conquis le monde ne leur a rien apporté m’apaise. On ne trouve de la paix qu’après des siens. Que la famille. Quand on les accuse de violence textuelle, PNL sont en réalité les grands-parents qui apaisent les maux de toute la famille et nous rappellent à nos devoirs. De prendre soin des autres, des plus fragiles, d’écouter les discours chiants des personnes âgés car un jour on comprendra tout ce qu’ils voulaient nous transmettre. PNL sont le post-it en rappel à l’ordre sur le putain de poulet rôti du dimanche et comme ils sont primordiaux dans nos constructions personnelles. Loin d’être des chantres du repli sur soi, ils véhiculent la notion qui m’est capitale de famille choisie. Ils ne font pas de featuring et ne sont pas dans le ridicule de ce secteur où l’on est censé donner de la force à tout le monde en calculant ses placements. PNL sont au dessus du game, du bizness, de l’amour. Ils ont tout compris.

Je ne vais pas vous mentir après en vous disant que leurs albums font partie de mes classiques. Non, ils n’ont pas révolutionné mon rapport à la musique. C’est plus le phénomène et ce que leurs textes veulent dire sur notre univers qui me sont importants. Cependant, les thèmes évoqués dans tous leurs albums sont parfaitement adaptés au confinement, d’où mon post-it. Si vous devez écouter un album, comme très souvent : lancez le premier. Que la Famille résume absolument tout. L’ennui, le fait de tourner en rond, le chômage, la violence de la société contre laquelle on ne peut rien à part se serrer les coudes. PNL a une esthétique du confinement, de lions enfermés dans la cage de l’univers. Ils ont compris avant tout le monde que rien ne changera.

Qu’on peut s’élever, survivre à une pandémie, les conditions initiales seront les normes de demain. Que l’on ne doit compter sur personne si ce n’est sur notre inventivité et amour pour les siens comme seule réponse. Cet amour infini que l’on a pour notre tribu, si on sait l’écouter elle se répandra comme un virus bienfaiteur. PNL sont les plus vitaux des enfoirés. Cabrel et Bruel peuvent arrêter de nous bombarder d’une chanson par jour sur les réseaux. Pour que l’on s’aime encore, c’est ce duo des Tareterets qui le symbolise le mieux.

À demain (optimiste face à ce cerveau en très légère déprime, qui n’agit de la sorte que pour bien me faire croire qu’on est sur un dimanche classique).

Jocelyn Borde