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— DE LA CONFITURE AU CONFINÉᚏ JOUR 17

Le château de ma mère

By 2 avril 2020 No Comments

Dans la vie, il y a des moments charnières. Premières cigarettes (pour moi, c’était des copies doubles qu’on roulait et qu’on tartinait de colle pour le bois. La raison : on pensait moins se faire griller niveau de l’haleine. À deux bouffées de créer un nouveau virus), premières excitations collectives (oui je tease sans cesse le montage de ciné porno clandestin en 6e), premiers baisers (enfin si tes parents te laissaient regarder TF1. Blague de niche télévisuelle, mon éducation peut se résumer par la sentence de mon père : « Dans la vie, y a deux sortes de gens. Ceux qui s’abrutissent devant Coucou c’est nous et Nulle part ailleurs. Toi tu regarderas Les Nuls pas le Collabo show »). Ce sont toutes ces épreuves qui ont produit la splendeur que je suis, je me demande avec peine quelle sera la typologie de la prochaine génération qui pêle-mêle aura profité du télé-travail dès 6 ans et vu ses parents s’engueuler pour savoir qui avait le droit d’aller amener le chien déféquer. Bien la première fois qu’on se félicite de devoir ramasser de la merde, pensons-y quand tout sera fini pour les rares qui auront des grands-parents survivants. Dans mes grands moments de vie (là on va sentir le caractère pathétique, mais bon on est censé livre tous ses secrets avant le Jugement dernier, c’est bien cela ? Je suis nul niveau communion, j’ai pas eu la mauvaise éducation des choristes – blague très ciné mixant Almodovar, Jean-Baptiste Maunier et la pédophilie), je me rappelle avec émotion de mes découvertes de séries télé. Comme je vous ai mentionné en intro, mon père a une certaine défiance vis-à-vis de la tété et de multiples règles de vie comme :

1 ) Tu peux aller faire tes courses au marché en slip, car un grand slip c’est comme un petit short et les plus gênés s’en vont. En avance sur la distanciation sociale, précurseur ;

2 ) Faut pas trop qu’on l’emmerde parce que si la coupe est pleine, il met sa chaise sur le trottoir et immédiatement quelqu’un va l’embarquer pour une meilleure vie (mon père, appelant l’entreprise de tri sélectif de sa ville pour limite leur donner des conseils, a donc inventé un quatrième bac pour fin de couple) ;

3 ) Les films, cela se regarde au cinéma et pas en dvd. À la limite sur Canal+, mais pas en différé sinon cela ne compte pas. Et les séries, ce ne sont pas des films, donc on regarde pas.

Il y avait donc une opposition de style (malgré l’amour infini que j’ai pour mes parents et l’amour encore plus immense que ma mère a pour mon père même après plus de 40 ans de vie partagée) : j’avoue porter de véritables shorts et également aimer des séries (pire à une époque honteuse, je portais même des pantacourts, espèce de pantalon informe et trop petit qui s’arrête juste au-dessus des chaussettes. Je crois que c’est le cri au monde des adolescents pour faire croire que leur trique est si monumentale que leur pantalon ne peut que remonter). On peut cependant débattre de tout lui et moi (on a la même vision politique et on pense que, dans la vie, tout peut se régler à l’apéro, cela aide les débats. Finalement les politiciens suivent notre rythme, décidant de tout au bar de l’Assemblée, tu m’étonnes que c’est le bordel depuis la fermeture de ces établissements. Le pays est paralysé mais c’est uniquement à cause des apéros Skype en réalité). Il subsiste un point de divergence. Pour moi, des séries ont changé ma vie (parfois à tort), pour lui il a vu dans sa vie trois épisodes de Starsky et Hutch et l’ensemble des séries du monde sont du même acabit.

Pas la peine de lui parler de The Wire ou de votre série préférée, il ne vous écoutera pas. En même temps, je fais partie d’une génération dont la plus grande des déclarations n’est pas de concevoir un enfant ensemble mais de suivre une saga télévisuelle à deux. Il faut peut-être que je me questionne sur mon goût adulte pour les séries courtes avec peu d’épisodes.

En revanche, avec l’autre versant de ma conception (ma mère, celle qui m’a sorti de son propre corps), nous étions de vrais gloutons télévisuels. Au moment de ma pré-adolescence, nous avions notre rituel : la trilogie du Samedi.

Alors je n’aimais pas tout et je me suis replongé dans le sel de ce grand bordel de M6. Vous savez la petite chaîne qui montait et avait compris avant tout le monde que la France avait besoin de perdre des pans entiers de sa vie devant des aventures au long court de personnages de fiction (du coup, ils ont produit le Loft. Mais encore plus fort Les colocataires . Petit rappel de cette œuvre parmi les heures les plus sombres de la télé française à voir dans la vidéo ci-dessous).

M6 a donc frappé un grand coup pour occuper nos samedis soirs. Un programme en trois temps avec des séries qui n’avaient aucun rapport les unes avec les autres si ce n’est de vagues éléments fanatiques. Pour les non-trentenaires, petit résumé rapide : Charmed était une série sur trois sœurs qui étaient en fait des sorcières et qui devaient résoudre des trucs avec des monstres grâce à un grimoire. Alyssa Milano qui avait squatté durant 12 ans les midi de M6 avec Madame est servie était devenue adulte et causait beaucoup de sueurs nocturnes, Shannen Doherty s’est faite virer rapidement de la série et fut remplacée par Rose McGowan. Une série sur des sorcières où l’une d’entre elles a provoqué le mouvement salutaire qu’est Me Too, un twist que personne n’aurait pu voir venir. Il y avait aussi Le Caméléon, l’histoire d’un génie élevé en laboratoire qui s’échappait et où toute la série se reposait sur un remake du fugitif. Lui il découvrait que les glaces c’était vachement bon et la vie de hamster un peu redondante. C’était truffé de tirades sur le sens de la vie du cerveau d’un mec devant avoir un QI de 356 et l’âge mental d’un enfant de 12 ans (la série sur Emmanuel Macron au collège aurait certainement ressemblé à cela).

Mais soyons lucides, les séries qui ont scellé notre pacte d’alliance face à ce nouveau médium avec ma mère étaient X-Files et Buffy. X-Files car nous n’avions jamais rien vu de pareil et notre amour pour les histoires de monstres se voyait confronté à notre passion pour les romances impossibles. Moi, savoir que Scully allait réussir à convaincre Mulder d’arrêter deux secondes la chasse aux extraterrestres pour l’envoyer au 7e ciel me captivait plus que les complots de l’homme à la cigarette. Je suis plus prompt à crier « Fake news » devant des histoires de gouvernements malfaisants qu’à ne pas relever tous les indices pour savoir si le regard qu’a lancé Mulder à l’épisode 4 de la saison 5 ne dévoilait pas son amour caché.

Un beau rapprochement mère/fils sur la base d’un attrait certain pour David Duchovny. Qui continua sa carrière dans Californication, où il put mettre à profit son expérience de dépendant sexuel (sa femme Tea Leoni ayant témoigné des années plus tard qu’elle n’en pouvait plus de le savoir excité 40 fois par jour même lors d’activité aussi badine que la vaisselle. Il n’a jamais eu besoin de porter de pantacourt Mulder, les chaussettes toujours bien en évidence).  Il y avait également tous les épisodes loners (où l’intrigue tient en 40 minutes et évoque clairement les films de genre) qui était notre miel dans le grog. Ces penchants pour les créatures hors normes et l’incursion dans tous les styles au service du fantastique, on les retrouvait dans notre seconde série préférée : Buffy. Là aussi rien ne se tient et je suis merveilleux de mauvaise foi. Alors que j’ai l’attaque facile vis-à-vis des résurgences dans les séries (de type n’allez pas vous faire soigner dans l’hôpital de Greys Anatomy : entre les attentats, les épidémies et toutes les histoires de sexe entre praticiens qui bousculent un peu la bonne entente lors des opérations, le service urgence de votre ville, même actuellement, sera plus fiable). Pour autant, concernant Buffy, je laisse tout passer. On appelle cela l’amour. Elle est lycéenne et doit traquer des vampires la nuit. Ok, en termes de scénario, c’est logique, à 15 heures il y a moins de meurtriers aux dents pointues de sortie. Mais d’où une lycéenne peut sortir dans les bars le Mardi soir ? Buffy était passionnante et a infusé en nous une révolte bienheureuse. Buffy n’écoutait pas les adultes et les figures d’autorité qui étaient larguées face à tout ce qui se passait. Elle était la seule réponse car elle savait manier le pieu pour planter un cœur. Jeune femme forte et indépendante, élevée seule par sa mère, elle était aussi une ado qui souhaitait voir son bide se nouer à l’idée de croiser son crush. Là aussi les sentiments étaient primordiaux. Si Buffy était omnisciente et savait instinctivement comment traiter une bataille avec les forces du mal, elle choisissait toujours de manière catastrophique ses mecs en assumant ses besoins sexuels. Certes, elle tombe amoureuse de vampires, ce qui sur le papier est peu compatible avec sa mission, mais cela nous rassurait aussi sur nos erreurs. Si c’est pour se retrouver toujours avec le mauvais gars, les râteaux n’étaient pas si graves au final. Dans mon crâne pré-pubère, ils symbolisaient tous les mauvais choix des filles de mon collège préférant les footeux qui se lavaient pas après les entraînements aux mecs sensibles comme moi qui auraient pu leur parler durant des heures des Monty Python. Pas certain que j’avais bien compris le message féministe de la série. Mais ce fut une introduction. Et la série a comme X-Files arpenté pleins de courants esthétiques, versait du gore à la comédie, n’oubliant jamais ses personnages. Si vous avez un peu de temps, penchez-vous sur l’épisode en forme de comédie musicale. On est entre le kitsch, le tragique et la drôlerie absolue. Quelle autre série eut autant d’audace ces années-là et arriva à maîtriser son arc narratif en restant crédible après des chansons de la sorte ?

Ces séries furent le socle parfait de rapprochement mère/fils. J’ai cependant grandi et voulu donc prendre mon indépendance. Comme j’avais cependant besoin du gîte et du couvert, j’ai limité ce besoin vital aux séries. Délaissé peu à peu la trilogie du samedi qui commençait à diffuser des inepties telles que Smallville (à savoir l’adolescence de Superman. Ben il gagne toutes les compétitions d’athlétisme forcément, y a pas de suspens), je me suis tourné vers ce qui me portait à cette époque. À savoir l’humour cynique (et un peu oppressif, ne nous mentons pas) et les histoires d’amour impossibles. J’aurais peut-être pu voir le lien entre ces aspects de ma vie mais j’ai préféré continuer à faire des blagues et paraître détaché plutôt que de me questionner sur mon insuccès tout relatif. Oui, je vous rappelle que si Buffy n’y arrivait pas, il me semblait logique qu’étant incapable de réaliser un salto ou le cochon pendu (c’est une figure de GRS pas une pratique sexuelle de boucher), je ne puisse prétendre à une vie sentimentale harmonieuse. Je comblai donc mes manques et partis sur le chemin douloureux de la vie adulte en choisissant de regarder tout seul sur notre seconde télé Dawson et Friends. Oui j’en ai vraiment bavé, respectez un peu mon parcours. Ma mère m’a lâché sur l’autoroute des sentiments : elle avait réussi son mariage et déjà couché avec un garçon (à minima mon père, je vous rappelle qu’elle m’a enfanté, y a des indices) donc beaucoup moins d’exaltation que les frissons du samedi soir (je parle toujours des séries, pas de blague sur les mamans même durant le confinement. Rime riche). Grosso modo, pour me rassurer, je me référençais aux personnages des deux séries. Mais là nous sommes dans l’épisode de demain. Vous ne croyez pas que je n’avais rien appris de cette perte de temps télévisuelle. Toujours conclure une fin sur un cliffhanger géant. Pas le film dans la neige, non laisser le spectateur sur sa faim, pour le tenir en haleine. Les annonces gouvernementales depuis un mois respectent scrupuleusement ce paradigme : sera-t-on confiné encore 15 jours de plus, ma région va-t-elle avoir le droit de sortir avant les autres, vais-je avoir le droit à un test ? Ah bah non là on est certain, on a déjà pas de masques pour les soignants.

À demain pour la saison 2 de ma vie, de toute manière vous avez pas le choix, je suis aussi généreux que Canal+. Tout est gratuit, que TF1 écrive sa plainte au CSA, même pas peur.

Jocelyn Borde