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Caleb Landry Jones, ce malaise réjouissant

By 10 mai 2020 No Comments

L’acteur texan Caleb Landry Jones me terrifie depuis un certain temps. Même si je n’en avais honnêtement aucun souvenir avant de réviser sa filmographie, je sais à quand remonte la première fois que je l’ai vu à l’écran : c’était il y a une douzaine d’années, dans le jouissif No Country for Old Men, des frères Coen. L’ado rouquin, 15 piges et un poil joufflu à l’époque -il a 30 ans, désormais- y joue un gamin en vélo confronté au psychopathe incarné par Javier Bardem, après son accident de voiture. Un petit rôle anodin, comme celui qu’il incarnera à deux reprises peu après dans Breaking Bad. Je ferai l’impasse sur ses apparitions intermittentes dans Friday Night Lights, n’ayant hélas toujours pas pris le temps de savourer cette série unaninement encensée. En 2012, il tient le premier rôle du pénible Antiviral, réalisé par le fiston Cronenberg – je ne l’ai que récemment rattrapé, ce qui n’était pas vraiment une riche idée, et pas seulement à cause de l’ambiance pandémique actuelle.

Si le potentiel flippant du gaillard éclate au grand jour en 2017 successivement dans Get Out de Jordan Peele puis Twin Peaks : The Return de David Lynch, c’est l’année précédente que Jones m’avait tapé dans l’œil avec sa prestation débordante de malaise dans le sous-estimé War On Everyone (2016). Réalisé par John Michael McDonagh (L’Irlandais, Calvary), ce buddy movie insolent, à rattraper d’urgence sur Prime Video, offre à Jones un rôle de malfrat louche aussi maniéré que mémorable. En propriétaire de strip-club véreux ciblé par deux flics ripoux, l’acteur m’avait fasciné et angoissé comme rarement.

En ce mois de mai 2020, alors que Caleb Landry Jones s’est confiné dans la propriété de ses parents juste après avoir quasi bouclé le nouveau film de McDonagh au Maroc (The Forgiven, avec Jessica Chastain et Ralph Fiennes), le comédien parvient une fois de plus à me scotcher par surprise, mais pas grâce à une prestation creepy dans quelque obscur long-métrage qu’y aurait débarqué sur Netflix : c’est en tant que musicien que Jones brille en ce printemps au moins aussi étrange que lui. Le voilà qui signe un formidable premier album, The Mother Stone, sorti sur le prestigieux label Sacred Bones et enregistré au vintage Valentine Recording Studios de Los Angeles.

Poudré et attifé avec une perruque façon Marie-Antoinette sur la couverture du disque, fruit d’une collaboration avec sa petite amie artiste prénommée Katya (comme l’une des plus belles pistes de l’album écoutable ci-dessus, qui en compte quinze et affiche 1h05 au compteur), Caleb Landry Jones a concocté en catimini une perle que Jim Jarmusch décrit ainsi : “c’est un peu comme si John Lennon et Brian Wilson avaient rendu visite à la cave de Daniel Johnston défoncés aux psychotropes et que les trois avaient enregistré un disque ensemble”. Le réalisateur, qui a travaillé avec Jones sur son décevant film de zombie The Dead Don’t Die, a clairement l’art du pitch – on pourrait jeter, de l’aveu même du musicien, les noms de Syd Barrett et du Velvet Underground pour parfaire le tableau, niveau influences.

Si Caleb Landry Jones a écrit toutes les paroles et la majeure partie des arrangements de cette belle œuvre de pop orchestrale, le bizarre n’a pas disparu de son univers : dans le clip de Flag Day / The Mother Stone, premier et épique (7’32) morceau du disque, le grimaçant Jones rappelle à notre bon souvenir le Jack Nicholson anxiogène de 1989, lorsqu’il cherchait des noises à l’homme chauve-souris dans un grand éclat de rire dément. Si Joaquin Phoenix, de quinze ans son aîné, n’avait pas préempté le rôle pour les années à venir, on imaginerait d’ailleurs aisément Jones se glisser dans la peau du Joker. À défaut de cet énième et hypothétique costume de bad guy sur grand écran, on a surtout hâte de découvrir Caleb Landry Jones dans un endroit qui lui est pour l’instant inconnu, et surtout, comme à tous les artistes par les temps qui courent, interdit : la scène. 

Alexandre Hervaud