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— OU PASᚏ JOUR 55

Bouche à lèvres

By 10 mai 2020 No Comments

Dimanche 10 mai 2020, 55ème jour du confinement.

Ce matin, pour changer, je suis inquiète. C’est le dernier jour du confinement et je m’interroge sur l’avenir des cosmétiques et plus particulièrement sur l’avenir de l’industrie du rouge à lèvres.

Quand je vois qu’en 2018, plus de 8 tonnes de rouge à lèvres ont été vendues dans le monde et que cela représente pas moins de 15 milliards de dollars de chiffre d’affaires, j’en reste baba. Il faut quand même bien l’avouer, je ne suis pas une adepte du rouge à lèvres au quotidien. Je suis plutôt de l’école nude, la beauté au naturel. Enfin, ça c’était avant.

C’était avant que je reste coincée avec Eva dans l’ascenseur. Il faut dire qu’il n’est pas très performant cet ascenseur. D’ailleurs je crois que c’est plus un monte-charge qu’un ascenseur. Les trajets durent longtemps. Très longtemps. Alors, avec Eva, on se dit bonjour, on se fait des politesses, elle me montre mes cernes, et me dit « dis donc, tu es bien fatiguée toi ». Pas de bol, j’avais hyper bien dormi. Une prise de conscience m’a instantanément envahie. Je n’avais peut-être plus l’âge d’être naturelle. Elle est comme ça Eva. Cash. Et c’est aussi pour ça qu’on l’apprécie. La fin du temps de l’innocence avait sonné ; il était l’heure que je me prenne enfin en main. C’était en octobre 2019.

Depuis, j’ai mis en place une routine beauté très basique et rapide me permettant de gommer les affres du temps, les excès du mardi soir et les insomnies régulières. Point. Pas de fioritures. Et donc, pas de rouge à lèvres. Sauf en cas d’événement majeur : lancement de cocktail, présentation à la belle-famille, déjeuner mondain professionnel.

Cette absence de rouge à mes lèvres est paradoxale car nombre de mes amies ont reçu de ma part un rouge à lèvres comme présent. Je les offrais tel un rite de passage. « Ça y est, tu es une adulte, tu es responsable, te voilà dans la cours des grandes à présent. » Oui c’est bête, mais je suis comme ça. Un peu bête.

Seulement voilà, depuis il y a eu la crise sanitaire et le confinement.

Un confinement à deux ou trois selon les semaines. Un confinement en couple. Un confinement où sa beauté doit sans cesse être renouvelée car finalement on cohabite vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans quarante mètres carrés. Il faut savoir se réinventer, sortir des sentiers battus, entretenir la flamme aussi bien pour l’autre que pour soi. Et j’ai commencé à mettre du rouge à lèvres. Pas tant pour lui que pour moi. Tous les jours. Même les dimanches. Même les jours fériés. Porter du rouge à lèvres m’a permis de tenir le coup. De faire comme si j’avais des trucs importants tous les jours. Comme si tous les jours étaient un lancement de cocktails. Comme si tous les jours étaient une présentation à la belle-famille. Comme si tous les jours étaient un déjeuner mondain professionnel. Comme si tous les jours étaient exceptionnels.

Seulement voilà. Demain, nous sommes déconfinés.

Demain nous porterons tous des masques. Personne ne verra que je porte du rouge à lèvres. Plus personne ne verra ma bouche, plus personne ne verra des bouches, des sourires, des micro-expressions, des tics, des lèvres pincées quand quelque chose nous chiffonne, des éclats de rire à gorge déployée. Nous ne pourrons plus lire sur les lèvres quand la musique sera trop forte. Nous ne verrons plus les fossettes. Tout se passera dans les yeux : l’industrie de l’anticerne et du mascara auront alors encore de beaux jours devant eux.

La bouche, c’est aussi la promesse de bises, de bisous, de baisers, de langues, de roulages de pelle. Un jour, un prétendant m’a avoué que j’avais une bouche qu’on avait envie d’embrasser. Ça aussi c’est fini, il va falloir que je trouve autre chose.

Je suis inquiète pour la bouche et les bas du visage.

Lorsqu’on se croisera en soirée, dans la rue, dans un rade, au marché, comment nous dirons-nous bonjour ? Le ferons-nous à l’anglaise sous forme d’embrassade gênée un peu virile agrémentée d’un petit tapotement dans le dos ? Ou est-ce qu’on se fera un petit signe de tête comme lorsque l’on croise un parent d’élève de l’école que l’on ne connaît pas mais à qui on fait quand même un signe de tête car on le croise tous les jours ?

– Des codes de hochement de tête seront-ils établis ?

  • Tu inclines la tête à dix degrés, tu es juste poli, tu ne me connais pas trop,
  • Tu inclines la tête de vingt-cinq degrés, tu es content de me voir sans plus,
  • Tu inclines la tête de quarante-cinq degrés, tu es très content de me voir, et tu as envie d’engager la conversation…

– Est-ce qu’un marché noir de rouge à lèvres se mettra en place ?

– Des tutos « fabrique ton propre rouge à lèvres » vont-ils fleurir sur YouTube ?

– Des stages « utilisez le pouvoir du regard pour transmettre une émotion » verront-ils le jour ?

Une autre question me taraude : comment allons-nous faire pour reconnaître les gens ? J’ai croisé, il y a cinq jours un copain dans la rue qui portait un masque. Il me dit, très spontanément, « Bonjour Madame ». Je ne portais pas de masque. J’avoue être restée interdite… Est-ce que je le connais ? J’analyse son front, ses yeux, ses cheveux, sa corpulence… ah mais oui, bien sûr. C’est Doudou.

– Est-ce qu’on dessinera des fausses bouches sur les masques ? Est-ce qu’on ajoutera des smileys à nos masques pour indiquer l’humeur dans laquelle on se trouve ?

Bref, vous l’aurez compris, je suis inquiète.

Je suis inquiète pour toutes ces embrassades et ces bouches riantes qui pimentaient les soirées et épiçaient le quotidien. Je suis inquiète pour des tas d’autres choses, mais je vais mettre ces inquiétudes de côté pour un temps, car là, j’ai surtout envie de voir du monde IRL. Avec ou sans bouche.

Alors à bientôt dans la vie d’après. J’inclinerai sûrement la tête à 45 degrés en vous croisant.

D’ici là, je vous embrasse.

 

Chloé Nataf