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— CONFINÉ CHEZ VOUSᚏ JOUR 51

Ali : Se cacher sous les ponts d’Istanbul pour boire un thé

By 6 mai 2020 No Comments

3,9 milliards de personnes confinées, soit plus d’un être humain sur deux. J’ai décidé de vous emmener avec moi dans un petit tour du monde du confinement. De Washington à Chengdu en passant par Le Cap et Bagdad, comment appréhende-t-on la quarantaine ? Citoyens du monde, tenez-vous prêts ! J’irai me confiner chez vous.

Ali : Se cacher sous les ponts d’Istanbul pour boire un thé

Je me souviens d’un soir tard, dans les vapeurs alcoolisées des nuits caennaises, m’être retrouvé à un festival de musique pas loin du port. À l’heure où les enfants dorment, un groupe était monté sur scène avec des instruments étranges. Sur la grosse caisse, on pouvait lire : Altin Gün. Je me souviens de la claque. En l’espace d’un instant, ça sentait bon les börek et les baklava. Le public, jusqu’ici passif, s’était mis à se déhancher et la chaleur avait envahi la petite salle. Je venais de découvrir le rock’n’roll turc. Je crois qu’on parle beaucoup de la Turquie actuelle, mais un peu trop de son leader aux relents fascistes, et certainement pas assez de sa culture richissime. Encore une fois, il est très tard ici quand je décide de retourner pour un instant à Istanbul. J’y retrouve Ali, un jeune Turc avec qui ma frangine partageait son appartement et qui a gentiment accepté de m’ouvrir les portes de la quarantaine stambouliote.

« C’est un peu compliqué ici, parce que c’est politique », me dit Ali d’entrée de jeu. On ne change pas une équipe qui fait match nul, n’est-ce pas ? « Erdogan avait besoin d’une chose sur laquelle s’appuyer depuis le camouflet des dernières élections locales ; il a trouvé le coronavirus. » Évidemment, la propagande bat son plein. Dans le contexte turc, inutile de discuter des chiffres : ils sont probablement tous faussés. « L’OMC a d’ailleurs fait part de son inquiétude quant à la situation ici », me rappelle le jeune étudiant en cinéma. À Istanbul, la situation est complexe. Les frontières de la ville sont fermées et un lockdown est décidé par intermittence : parfois trois jours de confinement, puis quatre jours libres, parfois différemment. « Le Gouvernement n’ose pas imposer un confinement strict parce qu’on est dans une sacrée merde économique. » Et pour cause, avec la pandémie, la Turquie est menacée d’entrer dans une deuxième phase de récession économique en deux ans.

Pourtant, à écouter Ali, il semblerait que la population turque garde le moral dans ces temps difficiles. « Les gens s’en fichent un peu du lockdown», me dit-il. Lui, sort presque tous les jours pour se balader et observer la ville. Souvent, il épie des groupes de vieux Stambouliotes qui se cachent sous les ponts pour boire un thé. Parfois, il rencontre des policiers qui ne lui disent rien. Il y a des règles, pourtant. Les moins de vingt ans et les plus de soixante-cinq ont interdiction de sortir dehors. Il est interdit de vendre des masques. Les services communaux, la poste ou les pharmacies en mettent gratuitement à disposition. « Je pense que beaucoup de gens se disent : « ok, cette histoire de virus c’est encore une connerie de notre gouvernement ». On n’a pas la discipline allemande ! » Bien vu. Alors que je lui mentionne l’envolée des contaminations en Turquie, il m’avoue avoir une entière confiance dans le système de santé de son pays. Et puis, en pleine période de ramadan, de grandes campagnes de pro… prévention ont redoublé dans tout le pays pour inviter les gens à ne pas se rassembler pour rompre le jeûne. « À la place du sel, quelqu’un pourrait vous passer le Covid-19 », peut-on lire sur Internet. Pas sûr que ça décourage ces amoureux de la bonne nourriture de se retrouver autour de la table. « D’ailleurs, me confesse Ali, dans la coloc on cuisine et on mange tous les jours ensemble. C’est comme un dimanche sans fin ! »

Dans la chaleur de la matinée stambouliote, le ton est léger et le sourire sur toutes les lèvres. « On est un peuple méditerranéen, on se touche, on s’embrasse. » Et le contraste me saute en effet aux yeux. Là où j’ai vu des peuples d’Asie effrayés face à la pandémie, prenant des mesures coercitives impensables, j’observe la Turquie comme un pays où l’on relativise largement la crise sanitaire. Alors comment se positionner sur l’échelle du catastrophisme ? Comment savoir si l’on en fait trop ou bien pas assez ? « Le truc vraiment chiant, c’est que je n’arrive pas à mettre la main sur de la levure. Je suis en train de distiller du raki et j’en ai vraiment besoin. » Ah, sacrés Méditerranéens ! Face au pire péril, peu importe le confinement, tant qu’on a l’ivresse.   

Grégoire Bienvenu