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Durant ce temps de réflexion, de repli sur soi, il est communément admis qu’il serait temps de faire le point. De changer ses habitudes. De réfléchir à tout ce qui ne va pas dans nos courses effrénées. Mais nous ne vivons pas toutes et tous dans un livre de développement personnel. Et parce que la terre est à l’arrêt, je devrais effectuer une thérapie en solo ? Que nenni. Après quelques semaines, soyons clairs : peu d’entre nous ont lu plus de livres qu’avant et certains sont fâchés car les primes de The Voice sont annulés. C’est le grand bordel à la télévision : les chaînes ont été obligées de changer tous leurs programmes. Non pour une envie d’innover ou de nous occuper intelligemment, mais pour de basses raisons d’audimat et de baisse de revenus publicitaires. Ils se gardent donc sous le coude les programmes les plus vendeurs pour les remplacer par des téléfilms de Noël (on ne sait plus quel jour de la semaine on est, cependant ne râlez pas si vous n’avez pas de cadeau).

Heureusement, il y a une alternative à la télévision. Non je ne parle pas du monde extérieur, du vent dans les arbres et des rires des enfants. De toute manière nous n’avons pas le droit de sortir sauf travail et première nécessité. Perso, ce week-end, j’ai effectué ma première grande sortie. Je suis allé vider tout le verre bu à la poubelle de tri. Je me suis rendu compte que les gens se contournaient dans la rue et roulaient dans leurs voitures fenêtres ouvertes mais avec un masque. Ce que j’ai trouvé aussi con que de mettre un manteau l’hiver mais sortir cul nul. Après cette excursion de vingt minutes dans le nouveau monde, j’ai préféré rentrer chez moi. Et là, que faire pour s’occuper avec une télévision en berne ? Il y a YouTube. Une plateforme qui, sur le papier, devrait permettre de libérer la créativité. Et oui, chacun est libre de poster ce qu’il/elle souhaite. Aucun directeur des programmes qui impose une vision archaïque soumise au poids de vendre des canettes de Coca pour temps de cerveau disponible. Mais heureusement l’être humain est plein de ressources. YouTube aurait pu être une réponse à la télévision. Finalement, c’est devenu l’antichambre, où les tendances régnantes sont réalisées par des millenials ne l’ayant jamais utilisée mais augmentant naturellement le level de cynisme. On nous laisserait un nouvel espace et on le pervertirait ? Les vidéos sont sponsorisées, on exploite allègrement des enfants en leur faisant ouvrir des tonnes de cadeaux pour des déballages en rendant l’exploitation de Jordy limite idyllique. Je me demande si ces parents de peu de vertu ont poussé le vice jusqu’à demander le chômage partiel étant bloqués sur ces vidéos de l’enfer du fait de la baisse d’activité de La Poste. Mince, c’est comme donner à l’humanité une nouvelle chance de repartir en levant le pied et la première décision serait d’ordonner aux salariés de donner des jours fériés.

On se moque de la télé-réalité : la plateforme du futur de l’Internet regorge de vidéos VLOG ou des gens se filment toute la journée pour ne rien raconter. « Ralala, confessions intimes c’était tellement du voyeurisme. » Aucune inquiétude, la nouvelle génération a créé les storytimes où chacun peut narrer avec moult larmes sa dernière cuite ou comment était sa dernière rupture (il y a parfois des corrélations sur ces histoires). On ne met pas trop d’injures sinon les annonceurs ne calent pas des publicités devant notre vidéo ; avec certains mots-clés (en gros ce qui concerne la sexualité, peu importe si l’objet est pédagogique) les vidéos sont démonétisées. Le profil de ce qui est en top des tendances reste assez semblable à ce qui se passait dans le monde d’avant. Ce n’est pas une chronique de vieux con : déjà soyons clairs, je porte des gilets en laine depuis mes 20 ans, donc j’étais rapidement foutu. De plus, regarder des contenus de fiction sur cette plateforme est clairement une de mes activités premières. Après, j’ai la chance de savoir décrypter et d’avoir connu autre chose que des vidéos de dégustations de burgers, de gens défoncés qui crient en jouant à Fifa. Dans un monde ou une vidéaste intéresse des millions de gens car elle n’a mangé que des aliments de couleur bleus durant 24 heures, les combats de la curiosité et inventivité ont été gagnés.

YouTube ne fut pas le bouleversement qu’on était en droit d’attendre. À l’instar de tous les réseaux sociaux, les promesses de liberté totale se sont faites rattraper par des régies publicitaires surpuissantes et les mains de grandes industries. Ce n’est pas un outil révolutionnaire ; il s’est adapté aux petites ambitions de nos civilisations. La télévision n’a jamais rien eu de subversif cela étant. Il faut bien se rendre compte que le geste le plus punk provient  de Vidéo Gag où l’on montrait réellement des parents faire mal à leurs enfants pour gagner 500 francs. Et d’un présentateur, Bernard Montiel, se faisant virer car assumant en interview que poser son cul sur un canapé pour commenter des films de famille qui pourraient passer à des mariages de pauvres le rendait très riche. YouTube a cependant, contrairement à la télévision, le pouvoir de prendre le pouls de notre société. Les vidéos en tendance sont celles plébiscitées, donc susceptibles d’indiquer les attentes et inquiétudes d’une frange plutôt jeune de la population. J’ai donc effectué une petite recherche sur cette heure de midi. En France, en ce 20 avril, on navigue entre quatre vidéos de tentatives de colorations ratées et l’expérience de vivre 30 jours sans shampoing, une construction de cabane pour chez soi, le tracteur le plus vendu de France et une vidéo de chats qui font de la gym avec une voix en doublage digne des heures les plus sombres de France 3. Quelque part, je ne demande pas autre chose à Internet et je suis rassuré de savoir que des vidéos sur « apprendre à construire une arme pour vivre avec sa famille en forêt » ne sont pas en top. Donne-moi les chaînes que ton pays suit, je te dirai son indicateur de déclin. Après, tu as ton navigateur privé et tes tags préférés qui te donnent la personne que tu es la nuit, il faut garder aussi un peu de mystère.

On pourrait s’agacer de tout cela. Mais quelque part je suis un éternel optimiste. En même temps, je ne voudrais critiquer Internet et je passe le plus clair de mon temps à cliquer sur la plateforme décryptée. Si désormais notre vie nocturne se résume à aller taper le Uno chez des ami(e)s, une privation de celui-ci nous rendrait tous fous. Et YouTube n’est en réalité pas comme la télé. Sur cette dernière, on peut se retrouver à zapper encore plus rapidement que sur Tinder, et se  trouver si désemparé qu’on doive se résoudre à prendre un livre. Sur YouTube, notre curiosité est toujours récompensée. Pour ces tendances moisies, il y a des contre-propositions. Je ne vais pas vous les lister car on a plus le droit de se prendre par la main et que chacun a des hobbies différents, mais je vous assure : la ténacité est récompensée. Au fur et à mesure des incartades de dégustations de burgers à 12 steaks, on se retrouve à s’abonner à tout type de contenus qui nous intéressent réellement. C’est là où YouTube a un avantage sur la télé : elle nous oblige à être responsables des choix que nous faisons. Plus encore que le bulletin de vote mis au péril de vos vies dernièrement qui, je le crains, ne serve pas à grand-chose, tes abonnements YouTube définissent la personne que tu es. On peut remarquer que j’aime bien la rigolade réalisée par des vieux de plus de 30 ans de mon âge, la critique de cinéma, le rap, le basket et les jouets vintage. Je me garde les tutos « apprendre à réaliser un mini four à pizza avec une canette de coca » pour le mois de juin. J’ai encore un peu d’espoir quant à notre survie.

À demain pour de nouvelles analyses de films. J’étais obligé de faire une pause en cette reprise, n’ayant regardé que des œuvres intéressantes ce week-end.

Jocelyn Borde